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mardi 23 juin 2009

Ambassades


« ... Georges [secrétaire d'ambassade de France à Athènes] n'en était pas affecté : il avait bu moins que les autres et ne regrettait pas de conserver sa lucidité. Profitant de la suspension d'armes, il songea à téléphoner à Rudolf [secrétaire d'ambassade d'Allemagne à Athènes].
« Devant le standard de l'entrée, il hésita : avec quel bureau brancher la communication ? Avec le sien ? La perspective de descendre au sous-sol l'ennuya. Avec celui de Redouté ? Ce cadre de travail austère ne l'attira pas davantage. Il préféra le bureau de l'ambassadeur. Il l'amusait de revoir, à cette heure indue et pour des explications sentimentales, la bataille du pont Milvius et la généalogie des Médicis.
« Rudolf eut plaisir à l'entendre. Il s'était déjà calmé et avoua que, peu épris de mondanités, même d'ordre juvénile, il n'avait pas été fâché de rentrer chez lui.
« — Je suis en train, poursuivit-il, de lire des vers de notre poète Stefan George — Georges de Sarre, Georges de Grèce, que de Georges !
« Il en traduisit lentement un passage :
Puisque sur ma couche soyeuse,
Le sommeil envieux m'a fui,
Ne m'amenez pas des conteurs ;
Je ne veux pas, non plus, les chansons berçantes
Des filles du pays attique,
Qui me plaisaient il y a bien des lunes.
Maintenant, enchaînez-moi dans vos liens,
Jours de flûte du Nil.
« — Est-ce pour moi que vous avez choisi ce poème ? demanda Georges.
« Rudolf ne répondit pas et Georges ne répéta pas sa question. Leur amitié était pleine de questions qui n'avaient pas reçu de réponses. Mais c'est pendant ces silences qu'ils entendaient battre leurs coeurs.»

Les Ambassades, Roger Peyrefitte, roman, Éd. Flammarion, 1951.

lundi 25 mai 2009

Le pouvoir des mots

L'Écoute, Henri de Miller
L'image vient d'
ici

Samedi midi, j'écrivais à mon amoureux qu'il m'arrive par moments de faire des listes de mots. Et si j'en parlais samedi dernier, c'est que j'ai repris cette activité au cours des derniers jours. Je m'y adonne entre deux activités plus importantes ou quand j'ai du mal à me concentrer sur autre chose. J'ai souvent, depuis plusieurs années, fait ce genre listes à la plume ou au stylo dans des carnets que je conserve ; plus récemment, je les rédige à l'ordinateur. Qu'il s'agisse du vocabulaire spécialisé touchant des domaines qui m'intéressent ou simplement d'un lexique qui pourrait servir de base à une réflexion sur un sujet précis, comme un maçon qui réunirait ses pierres avant d'entreprendre un ouvrage, mes listes peuvent être courtes ou, au contraire, s'allonger presque indéfiniment. J'aime le papier, j'aime les carnets, les plumes, l'encre de diverses couleurs ; c'est un plaisir pour les sens tout autant que pour l'intellect... Toutefois, puisque, depuis une quinzaine d'années, j'ai pratiquement toujours eu besoin de l'ordinateur, j'ai plutôt tendance à utiliser maintenant le traitement de texte ou un chiffrier pour dresser mes listes ; c'est moins beau, moins sensuel, mais drôlement pratique...

En lui révélant samedi que je m'adonnais ce jour-là à cette activité somme toute banale mais tout de même pas très répandue, je savais qu'il ne me traiterait pas de cinglé. Sa réponse a tout de même été beaucoup plus émouvante que celle que j'aurais pu attendre. Je lui disais, notammement, que chaque mot que j'écrivais, machinalement, sans effort intellectuel, évoquait pour moi une image, un moment de ma vie, un endroit précis, un souvenir, une émotion, un lieu, une ville, un pays, le jour, la nuit, la ville ou la campagne, etc. Le mot « balai », par exemple, pourrait me rappeler qu'il serait temps de nettoyer l'appartement, mais il peut aussi bien me faire penser à la queue des oiseaux, au bout de la queue des chiens ou encore m'entraîner dans les nuages à la suite de Harry Potter. Sans m'attarder à aucun mot en particulier, c'est donc une séquence sans fin d'images qui défilent dans ma tête...

En parlant de listes à mon amoureux, je savais que je serais compris. Depuis qu'il est enfant, ce garçon fait des listes de mots, de phrases qu'il aime, aussi bien en français qu'en anglais. Ses lectures et ses recherches l'ont amené à établir des carnets spécialisés... Je pourrais vous en parler longuement, mais comme il s'agit non pas de mes propres des carnets mais de ceux de mon amoureux, je ne dévoilerai pas ses secrets. Ce qu'il importe de savoir, c'est que je ne suis pas seul à faire des listes, particulièrement des listes de mots. Et les mots auront toujours pour nous une très grande importance car ils ont joué pour chacun de nous et ils continuent de jouer entre nous un rôle immense.

Dimanche soir, en mettant fin à notre longue conversation, mon amoureux a souligné que nous avions parlé de choses tistes. C'est vrai : nous avons évoqué des souvenirs d'enfance et d'adolescence, des souvenirs douloureux, certes, mais nous en avons parlé sans complaisance. Si ces souvenirs sont venus spontanément dans la conversation, c'est qu'il restait en chacun de nous, pour des raisons différentes, des blessures pas tout à fait guéries, des séquelles d'événements douloureux dont nous n'avions pas entièrement fait le deuil. À l'époque où, pour l'un comme pour l'autre, ces événements sont survenus, nous n'avions pas pu en parler assez librement pour apaiser la douleur, pour cicatriser la plaie. Par la suite, un peu pour les mêmes raisons, nous n'avons probablement pas senti de la part des confidents potentiels une capacité d'écoute assez grande. Nous n'avons pas osé dire ce qui nous avait fait mal, gardant secrets depuis tout ce temps l'événement et la douleur qu'il a causé. Il était pourtant important d'en parler et nous l'avons fait simplement dimanche soir, sans avoir l'impression ni l'un ni l'autre d'être en thérapie. Ce qui m'a fait penser que le deuil de ces événements n'avait pas été fait plus tôt car nous n'avions pas su trouver les mots pour en exprimer la douleur ou parce que nous n'avions pas rencontré encore la personne à qui nous pourrions la confier. En somme, la blessure n'avait pas été complètement guérie parce qu'elle n'avait pas été mise en mots.

mercredi 25 juin 2008

Cocorico, le chant du cygne


À Drocourt, commune de 407 habitants, près de Mantes-la-Jolie dans les Yvelines, un jeune coq a bien failli exécuter ces jours-ci son chant du cygne. Perturbé non pas par les rayons de la lune mais plutôt par l'éclairage public dans la municipalité, le volatile avait pris l'habitude de chanter en pleine nuit. Convaincue que la nuit est faite pour dormir dans le silence, l'une des voisines de l'agriculteur poursuivait celui-ci pour tapage nocturne. Le tribunal de police de Mantes-la-Jolie avait condamné à mort le coq du village et Coco, c'est son nom, devait être exécuté le 24 juin, jour de la Saint-Jean.
L'agriculteur, qui produit du blé à Drocourt, possède douze poules et un coq. Il s'est présenté hier devant le tribunal de police pour expliquer qu'il n'avait pas tué son coq comme le lui ordonnait le tribunal mais qu'il avait installé autour du poulailler des volets qui permettent de réduire l'éclairage public près de la chambre de Coco et de ses compagnes. Ne voyant pas la lumière artificielle, le jeune coq attendra le lever du jour pour lancer son chant triomphal. Le tribunal a estimé cette mesure suffisante, d'autant plus qu'il n'y avait pas eu d'autre plainte au sujet du chant nocturne. Le tribunal a gracié le coq et relaxé son propriétaire. Oubliant le chant du cygne, Coco pourra donc entonner chaque matin son cocorico et continuer d'assurer le bonheur des poules.

Ce n'aurait pas été la première fois qu'un coq aurait été condamné. En 1474, un coq a été condamné à être brûlé, par sentence d'un magistrat de Bâle, pour avoir pondu un œuf. Dans le même ordre, voici quelques autres condamnations recensées par Barnabé Warée, dans son ouvrage Curiosités judiciaires, historiques, anecdotiques, recueillies et mises en ordre par B. Warée, Paris, A. Delahays, 1859) :

- 1488 - Becmares (charançons) : les grands vicaires d'Autun mandent aux curés des paroisses environnantes de leur enjoindre, pendant les offices et processions, de cesser leurs ravages et de les excommunier.
- 1497 - Truie condamnée à être assommée pour avoir mangé le menton d'un enfant du village de Charonne. La sentence ordonna en outre que les chairs seraient coupées et jetées aux chiens, et que le propriétaire et sa femme feraient un pèlerinage à Notre-Dame de Pontoise le jour de la Pentecôte.
- 1499 - Taureau condamné à la potence par jugement du bailliage de Beauprès (Beauvais) pour avoir, en fureur, occis un jeune homme.
- 1500 - Sentence de l'official contre les charançons et les sauterelles qui désolaient le territoire de Millieze.
- 1585 - Le grand vicaire de Valence fait citer les chenilles devant lui, leur donne un procureur pour les défendre, et finalement les condamne à quitter le diocèse.

vendredi 6 janvier 2006

Les nouvelles confessions

Rassurez-vous : en dépit du titre, je ne me propose pas de battre Jean-Jacques Rousseau sur son propre terrain, l'autobiographie autoflagellante, ni même de tenter d'égaler William Boyd, cet auteur anglais chaudement recommandé par Bernard Pivot* qui a justement publié il y a quelques années ses Nouvelles confessions. Je me contenterai de parler d'un aspect de ma vie : ma sexualité.

Dans mon billet d'hier, au sujet de la pureté, je me suis trop avancé et me suis piégé moi-même en annonçant que je ne parlerais de ma vie sexuelle qu'en présence de mon avocat : or, deux avocats se sont présentés (et comme je ne les ai pas moi-même sollicités et que nous n'avons pas parlé d'honoraires, je les avise qu'ils travailleront bénévolement ; c'est peu fréquent, je sais : j'en connais un seul, parmi les plus réputés, qui accepte des clients désargentés quand leur cause concerne les droits de la personne, par exemple).

Je ne sais pas si vous vous souvenez d'un film de Michel Deville, Benjamin ou les mémoires d'un puceau, avec Michèle Morgan, Catherine Deneuve, Michel Piccoli et... Pierre Clementi. C'est l'histoire d'un garçon élevé sans la moindre notion de sexualité, qui arrive à un âge où le désir des autres s'adresse à lui, mais devant tant d'innocence (ces gens de son entourage sont bien élevés), personne ne veut trop brusquement faire prendre conscience à ce jeune homme des choses de la vie. Benjamin, interprété par Pierre Clementi, est tout à fait charmant et désirable, en effet, et son parrain, joué par Michel Piccoli, trouve qu'il est temps que son filleul soit initié aux plaisirs qui font d'un garçon un homme, et il prend les moyens pour que cela se produise. L'histoire se déroule au dix-huitième siècle et le souvenir que je conserve (mes souvenirs ne datent pas, eux, du XVIIIe siècle, rassurez-vous) de la seule fois que j'ai pu voir ce film me donne envie de le revoir.

Quel rapport entre ce film et ma vie sexuelle qui, selon le test dont je parlais avant-hier, prend une place assez importante dans ma vie, au point de me faire faire des choses qui ne sont pas exactement dans les normes ? Non, évidemmement, vous ne me croiriez pas si je vous disais qu'à dix-huit ans, j'étais encore puceau et, surtout, que je n'avais absolument aucune idée de la sexualité. Alors, c'est déjà une réponse en soi. Mais peut-être serait-il pertinent d'ajouter que j'aurais beaucoup aimé faire partie de l'entourage de Benjamin, dans ce film, et que Pierre Clementi, l'acteur, ne m'a jamais laissé indifférent. Malheureusement, il n'était pas très sage dans la vraie vie, il n'a pas beaucoup tourné (on l'a vu dans la Porcherie, puis dans le Conformiste), et il est mort trop jeune, victime de son train de vie. Il m'est arrivé de rencontrer par la suite des garçons qui me faisaient penser à Pierre Clementi, d'abord à Paris, quand j'avais vingt, puis à Montréal ensuite, mais je ne leur ai jamais demandé de jouer les Clementi ; leur charme propre suffisait tout à fait à mon bonheur.

Dès la première page de son autobiographie, André Gide écrit ceci :

Je revois aussi une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d'un tapis bas tombant ; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver.
« Qu'est-ce que vous fabriquez là-dessous ? criait ma bonne.

— Rien. Nous jouons. »
Et l'on agitait bruyamment quelques jouets qu'on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l'un près de l'autre, mais non l'un avec l'autre pourtant, nous avions ce que j'ai su plus tard qu'on appelait « de mauvaises habitudes ».

Qui de nous deux en avait instruit l'autre ? et de qui le premier les tenait-il ? Je ne sais. Il faut bien admettre qu'un enfant parfois à nouveau les invente. Pour moi je ne puis dire si quelqu'un m'enseigna ou comment je découvris le plaisir ; mais aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là. »

Quelques lignes plus loin, dans ces premières pages de Si le grain ne meurt, André Gide ajoute : « À cet âge innocent où l'on voudrait que toute l'âme ne soit que transparence, tendresse et pureté, je ne revois en moi qu'ombre, laideur, sournoiserie. »



S'il y avait parfois des bonnes, il n'y avait pas de concierge chez nous, ni de grand tapis tombant bas sur une table au-dessous de laquelle je pouvais m'abriter. Tous les bâtiments de la ferme, les champs et la forêt à proximité étaient toutefois susceptibles d'offrir à l'enfant, puis à l'adolescent, des terrains propices à des jeux secrets.


Je crois que dès les premières années de mon enfance, j'avais une curiosité intellectuelle qui ne demandait qu'à servir. Puisque l'on n'avait pas forcément le temps de s'occuper de moi, de m'instruire en dehors des heures de classe et des devoirs à la maison et que, de toute façon, je ne vois pas ce qu'on aurait pu m'enseigner, car toute l'instruction disponible l'était à l'école et dans les manuels, j'étais bien obligé de découvrir moi-même ce que l'on ne jugeait pas utile ou pertinent de m'enseigner.


À six ans, donc, je me suis fait surprendre par la mère de petits voisins en train d'essayer de découvrir avec l'un d'eux la notion de plaisir auquel fait allusion André Gide dans le passage cité plus haut. Peu de temps après, je me suis fait surprendre par une autre voisine en train d'essayer de comprendre ce qui faisait que sa fille était une fille et moi un garçon. Comme on peut en juger, ma curiosité ne faisait pas de discrimination. Pour me rendre justice, il me semble que ces deux mères auraient dû unir leurs voix et proclamer haut et fort que j'étais l'un de ces futurs hommes qui risquaient de n'être pas sexiste. Leur silence a dû peser lourd dans les orientations que j'ai prises plus tard...


Il ne faut pas sauter trop vite aux conclusions et me classer parmi les obsédés et les dépravés. Je veux bien croire, avec André Gide, que l'enfance n'est pas toujours aussi innocente que ne voudraient le croire les mères, mais je ne voyais pas en moi non plus « qu'ombre, laideur, sournoiserie. » Pour l'obsession, je veux bien négocier, mais pour la dépravation, il n'en est pas question : je fais immédiatement appel à mon avocat. N'oubliez pas que j'étais le fils de l'institutrice principale, le frère d'une autre ; j'étais premier de classe et l'on me citait en exemple tant à l'école qu'à l'église. C'est simplement que, n'en déplaise à monsieur François Mauriac, je n'avais pas toujours les Mains jointes. J'étais un enfant raisonnablement pieux, qui allait communier à la messe du dimanche et, sans être sacrilège, je n'étais pas non plus un faux dévot, ni un être timoré sorti tout droit des romans de l'illustre écrivain catholique. Si, au début de l'adolescence, j'avais pu choisir le roman qui servirait de cadre à mon éducation, j'aurais plutôt choisi le premier roman d'un autre écrivain qui, s'il n'avait pas toujours les mains dans le bénitier, a eu le mérite de choisir la franchise et d'assumer sa vérité. C'est bien tard, à dix-sept ou dix-huit ans, que j'ai découvert le roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières. Jean Delannoy a réalisé un film à partir de ce roman ; et c'est après avoir vu ce film qu'un voisin de deux ans plus jeune que moi, qui venait souvent à la maison voir mes soeurs, m'en a parlé. Je n'ai pas pu voir le film à ce moment-là mais un jour, en passant devant la vitrine d'une librairie, j'ai aperçu le roman et, sans hésiter, puisque R. m'avait vaguement mentionné de quoi il s'agissait, je suis entré et j'ai acheté le roman dans une collection de poche.


La lecture de ce roman fut pour moi une révélation ! Pas sur le plan sexuel, car si l'auteur faisait allusion aux sous-entendus des adolescents pensionnaires d'un collège classique, l'histoire tournait beaucoup plus autour des premiers émois amoureux d'enfants et d'adolescents, de garçons, en somme, condamnés (si on peut employer ce mot) à vivre ensemble comme dans une serre chaude. Ce qui m'a d'abord séduit, c'étaient les mots subtils et nobles que l'on employait pour décrire ce que, à notre façon et dans un contexte tout autre, nous vivions discrètement, mon voisin et moi. J'ai compris pourquoi il m'avait parlé de ce film, qui avait dû le marquer plus qu'il n'osait le reconnaître devant ma soeur qui avait vu le film avec lui. À compter du moment où j'avais lu le livre, que je lui ai prêté ensuite, tout fut beaucoup plus clair entre nous ; rien n'a changé dans notre relation ; notre amitié amoureuse continua d'être aussi chaste qu'elle l'avait été, mais on aurait dit que le film et le roman l'avaient légitimée et lui proposaient un idéal, des modèles qui ne pouvaient que lui permettre de traverser le temps.

Plus encore que sur le plan de l'amitié et des sentiments amoureux, ce roman de Roger Peyrefitte m'a ouvert les yeux sur un univers dont je ne soupçonnais même pas l'existence : celui de la culture, de l'histoire, de l'art, des lettres, de l'Antiquité, en particulier. Et en même temps, j'ai vraiment pris conscience d'être passé, quelques années plus tôt, à côté d'une occasion unique : celle d'entreprendre des études classiques dès l'âge de douze ans, comme il en avait été brièvement question dans la famille. J'aurais alors été interne dans un collège tout de même assez loin de chez mes parents ; mais j'aurais alors eu accès à tout ce dont j'avais appris l'existence dans ce roman. Je sais qu'il ne sert à rien de regretter, qu'on ne peut pas changer son histoire, refaire sa vie ; on ne peut que la continuer là où l'on se trouve. Durant plusieurs années, je n'ai cependant pas pu m'empêcher d'en vouloir à mes éducateurs de ne pas m'avoir vraiment offert le choix de faire des études classiques ou de poursuivre mes études à l'école du village. La question s'était posée ; sauf que la décision s'est vraiment prise à mon insu, ou plutôt : le temps avait passé sans que la décision se prenne de m'envoyer au collège, sans que je puisse d'abord en connaître les enjeux et ensuite donner mon avis.

Imaginez ce que serait devenue ma vie affective dans un collège où j'aurais pu vraiment apprendre quelque chose, où l'accent aurait été mis davantage sur les nourritures intellectuelles (et spirituelles) que sur les nourritures terrestres, où j'aurais aussi été entouré d'autres garçons intéressés aux Lettres, aux Arts... Le milieu aurait certainement été plus favorable à l'éclosion d'amitiés intellectuelles tout autant qu'amoureuses, pour certains. Au lieu de cela, j'occupais sur les bancs de l'école un certain nombre d'heures de la journée, et j'essayais d'apprendre un certain nombre des vraies choses de la vie le reste du temps.

Prochainement sur cet écran : la suite des Nouvelles confessions.

* Lors de la publication de Comme neige au soleil, Bernard Pivot avait même annoncé qu'il rembourserait personnellement quiconque aurait acheté ce roman de William Boyd et qui ne l'aurait pas aimé.