Affichage des articles dont le libellé est grand-mère. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est grand-mère. Afficher tous les articles

mercredi 7 octobre 2009

L'Aiglon et moi

Dès les premières années de son enfance, Alexander était amoureux du duc de Reichstadt ou, plus précisément, de « Napoléon François Charles Joseph Bonaparte, prince impérial de France et prince de Parme, titré roi de Rome puis Napoléon II et duc de Reichstadt », dit l'Aiglon (titre posthume). Cela n'avait rien de politique : Alexander trouvait beau ce jeune homme, mort à 21 ans. Je dois dire que je le trouvais beau aussi. Je ne retrouve plus le portrait que je connaissais de lui qui m'avait séduit, que j'avais dû trouver dans un dictionnaire ou une encyclopédie car les livres étaient très rares chez moi, contrairement à Alexander qui avait accès à la bibliothèque paternelle et qui avait du maître des lieux la permission de lire tout ce qu'il était capable de lire. Je ne retrouve plus ce portrait, mais je me souviens que, très jeune aussi, je m'étais intéressé à ce fils de Napoléon, non pas à cause de son père ou de son histoire mais à cause de la beauté du jeune homme. Je suis toutefois conscient que s'il avait été fils du boulanger ou du cordonnier, je n'aurais jamais vu son portrait et j'ignorerais même son existence.


Je ne sais pas exactement l'âge que devait avoir Alexander, je dirais entre quatre et six ans, lorsqu'il a annoncé à son frère Charles que lorsqu'il serait grand, il se marierait avec l'Aiglon. Charles n'oubliait pas son rôle de frère aîné qui devait contribuer à l'éducation du petit Alexander : « Tu ne peux pas te marier avec l'Aiglon ; c'est un garçon ! » « Et alors ? », demanda Alexander. Très tôt, Alexander savait ce qu'il aimait et ce qu'il voulait.


« Mon coeur, je ne l'ai pas donné souvent, mais quand je le donne, c'est pour toujours », m'écrivait Alexander au printemps 2008. Pas un instant je n'ai douté qu'Alexander était parfaitement sincère et j'étais persuadé déjà qu'il ne revenait jamais sur ses engagements. Une promesse, un engagement, c'était sacré. Les amoureux élus par Alexander n'ont pas été très nombreux. L'Aiglon a été le premier et j'aurai été le dernier. Avant moi, il y a eu Héphaistion, à qui il aura été fidèle jusqu'au dernier instant, comme Héphaistion le fut envers Alexandre, de l'enfance jusqu'aux dernières conquêtes de l'empereur. Il aura aimé d'autres personnes et ces personnes, je les aime aussi, mais jamais, j'en suis persuadé, il n'aura aimé quelqu'un comme il m'a aimé. Et jamais je n'aurai aimé quelqu'un comme je l'ai aimé, comme je l'aime, comme je l'aimerai toujours.


Il y a quelques mois, nous avions longuement parlé de son amour pour l'Aiglon. Il ne s'agissait pas d'un amour comme celui qu'il a toujours eu pour le Petit Prince, mais jamais il n'avait oublié ce premier amour, qui avait sa place d'honneur chez lui comme dans son coeur. Il devait m'envoyer des photos du portrait qu'il possédait chez lui mais un incident l'avait empêché de le faire au moment où il devait le faire ; il en était très malheureux car il n'était pas en mesure de respecter ce qu'il considérait comme une promesse. Il y a un certain nombre de choses qu'il n'a pas eu le temps de m'envoyer ; le seul fait qu'il y ait pensé est pour moi un grand bonheur. Ils ne sont pas très nombreux les portraits de l'Aiglon ; j'imagine qu'Alexander avait chez lui l'un de ceux que l'on peut trouver dans des musées ou dans des livres. Alexander connaissait pratiquement par coeur cette pièce d'Edmond Rostand, qu'il avait vue au théâtre plus d'une fois, notamment à Paris où sa grand-mère, sachant toujours comment lui faire plaisir, l'avait accompagné il y a quelques années. Il aimait particulièrement le poème que l'on retrouve à la fin de l'Aiglon, qu'il récitait par coeur, en mettant l'accent sur les dernières lignes, celles-là mêmes que citait Jane le 7 juillet dernier :

Dans la Crypte des Capucins, à Vienne.

_ Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme,
-- Âme pour qui la Mort est une guérison, --
Dorme, au fond du caveau, dans la double prison
De son cercueil de bronze et de cet uniforme.

Qu'un vain paperassier cherche, gratte, et s'informe;
Même quand il a tort, le poète a raison.
Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon,
Wagram verra toujours monter ta blanche forme!

Dors. Ce n'est pas toujours la Légende qui ment.
Un rêve est moins trompeur, parfois, qu'un document.
Dors; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu'on dise.

Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits,
Et cette cave a l'air d'un débarras de rois...
Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise.

Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds
Sont vêtus d'un airain que le Temps vert-de-grise.
On dirait qu'un départ dont l'instant s'éternise
Encombre les couloirs de bagages oblongs.

Des touristes anglais traînent là leurs talons,
Puis ils vont voir, plus loin, ton coeur, dans une église.
Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu'on dise.
Dors, tu fus ce martyr; du moins, nous le voulons.

... Un capucin pressé d'expédier son monde
Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde,
Dit un nom, une date -- et passe, en abrégeant...

Dors! mais rêve en dormant que l'on t'a fait revivre,
Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre,
J'ai pu voler ton coeur dans son urne d'argent.



Dans quelques heures, il y aura trois mois, Alexander, que tu es reparti « sur la Lune » comme tu le disais si tendrement (je sais bien que derrière cette poésie, il y avait une angoisse car tant de personnes aimées ont fait le voyage avant toi). « Si un jour je devais partir sur la Lune, disais-tu, tu n'auras qu'à regarder le ciel, la nuit, et tu me verras en train de t'envoyer des baisers... » Je te répondais toujours que je préférais recevoir et te donner des baisers sur la Terre... Quand je serai parti à mon tour, je ne sais pas s'il restera quelqu'un pour comprendre ce que nous avons vécu, ce que, malgré ton départ, nous continuons de vivre. Si, dans quelques années, quelqu'un tombe sur ces pages, je ne sais pas ce qu'il en pensera... Comme tu me le disais souvent toi-même, « il n'y a que toi à qui je puisse dire certaines choses, que toi qui puisses me comprendre » (je sais bien, et tu le savais aussi, que d'autres personnes, des anges dans ta vie, pouvaient aussi te comprendre mais, dans certains cas, tu ne voulais pas leur faire de peine en leur racontant les tiennes). Je sais bien qu'en regardant vivre l'enfant que, grâce à toi, j'ai retrouvé en moi, « les grandes personnes » me trouveront parfois bien bizarre ; je m'en fiche : je sais maintenant où se trouve l'essentiel... Chaque nuit je regarde le ciel ; j'y cherche la Lune, « notre » Lune, et ses étoiles. Je ne les vois pas toujours, mais je sais que tu es là. Je t'aime et je t'aimerai toujours.

dimanche 30 août 2009

86 400 fois par jour...


Une journée, ce n'est toujours que 86 400 occasions de dire « Je t'aime » à celui qui m'inspire cet amour et qui m'aura aimé plus que tout et mieux que personne.

L'an dernier à cette date, il avait travaillé toute la journée puis il était rentré brièvement à la maison pour m'écrire quelques lignes, pour promener un peu Alexander Bull, manger une banane avec un peu de thé, avant de repartir travailler toute la nuit à l'urgence car l'un des médecins était malade et que, la fin de semaine, l'urgence est toujours très occupée. Il était désolé de devoir repartir car il avait attendu avec tant de joie ce moment de me retrouver. Il savait que je comprendrais et que je ne lui en voudrais pas ; je lui avais dit tant de fois que je ne pourrais jamais lui en vouloir pour quoi que ce soit, surtout pas pour faire ce qu'il aimait : sauver des vies, soulager des souffrances... Il m'envoyait plein de baisers et de câlins et il m'invitait à lui écrire plein de mots d'amour qu'il trouverait en rentrant.

Il faisait très chaud à Londres et, déjà fatigué, il n'avait pas le courage de marcher jusqu'au métro ; il se sentait coupable de prendre un taxi pour retourner au travail. Il allait pourtant travailler encore jusqu'au lendemain matin ; avant de rentrer, il irait rendre visite à sa grand-mère, dans le même hôpital.

Le lendemain matin, vers huit heures et demie, il rentrait à la maison, allait chercher Alexander Bull chez Abigail, il m'écrivait encore quelques lignes pour me dire son amour et me dire que je ne devais pas trop l'admirer, qu'il ne faisait que son travail... Il avait préparé du thé et attendait une voiture qui le conduirait dans sa famille, à la campagne ; il dormirait à l'arrière de la voiture, durant le trajet. Alexander Bull l'accompagnerait. Il voulait rentrer le soir même mais, s'il était trop fatigué, il dormirait là-bas et rentrerait le lendemain. Je lui manquais déjà beaucoup. Toute la journée, comme toujours, je penserais à lui en me demandant à chaque instant ce qu'il était en train de faire, sachant que cette journée serait éprouvante à plus d'un titre. Près de trente-deux millions de secondes plus tard, je revis pleinement les émotions de cette longue journée...

mardi 25 août 2009

Anniversaires

Il me semble que c'était hier... Il y a pourtant un an, le 25 août 2008, je venais à peine de me réveiller, j'étais en train de préparer mon petit déjeuner, quand le téléphone a sonné : c'était un fleuriste qui voulait vérifier s'il y aurait quelqu'un pour recevoir les fleurs qui m'étaient destinées. Après avoir confirmé que j'y serais, j'ai raccroché, en me demandant qui donc pouvait bien m'envoyer des fleurs. À vrai dire, je m'en doutais un peu. Mais quand, dans les minutes qui ont suivi, j'ai vu arriver toutes ces magnifiques roses, j'ai tout de suite su qu'elles étaient de lui.

J'étais si heureux ! Et j'avais si hâte qu'il rentre à la maison, après une longue journée de travail à l'urgence et quelques heures passées au chevet de sa grand-mère qu'il avait fait admettre à son hôpital et qui allait y passer quelques semaines au cours desquelles Alexander serait là, chaque jour avant ou après son travail. J'avais hâte de le remercier et, comme je savais que sa journée aurait été difficile, j'avais hâte de pouvoir lui redire combien je l'aimais et d'essayer de lui faire oublier la fatigue, l'angoisse... Je ne sais pas si j'y parvenais toujours, mais je suis sûr que ces quelques heures de conversation que nous avions pratiquement chaque jour étaient pour lui, comme pour moi, des rendez-vous d'amoureux plus importants encore que l'alimentation et le sommeil. S'il prévoyait être en retard, ne serait-ce que de cinq minutes, il trouvait le moyen de me prévenir.

Cette journée d'anniversaire, l'an dernier, aura donc été faite de joie, de moments de tendresse partagée, mais je ne peux pas m'empêcher de penser aussi combien cette journée avait été difficile pour lui ; même s'il n'en parlait pas, je sentais la fatigue, l'inquiétude, l'angoisse. Je sais qu'il aurait voulu que nous puissions célébrer mon anniversaire dans d'autres conditions. Et moi je n'aurais voulu qu'une chose : pouvoir le serrer dans mes bras et lui faire oublier toute sa peine. Cette année, il n'y aura pas de fleurs, il n'y aura pas d'anniversaire, sinon l'anniversaire de cet anniversaire. Je penserai à tout l'amour que j'ai reçu, à tout l'amour que nous avons partagé, en essayant de ne pas trop penser à tout ce que nous n'avons pas eu le temps de vivre ensemble.

Quelques jours plus tôt, Alexander m'avait envoyé de Bordeaux une
carte postale, la première qui me livrait son écriture. Il avait mis tellement d'attention, tellement d'amour dans le choix de la carte, le choix du timbre... Je savais que rien n'était laissé au hasard : le violet de l'image reprenant la couleur que j'utilisais en lui écrivant, le timbre illustrant la fondation de Québec, son écriture au stylo-plume Montblanc... Je me réjouissais d'avance de ces quelques jours qu'il allait passer à Bordeaux, en pensant au château où il irait rencontrer le châtelain, voir la vigne et acheter du vin ; il m'avait dit vouloir, si c'était possible, assister à un ballet... Mais ce séjour avait été rendu difficile par l'inquiétude que lui avait apportée dès le premier matin un appel téléphonique venu d'Angleterre ; il avait vécu cette journée dans l'attente et l'anxiété. Le soir venu, même s'il ne voulait pas m'en parler, car Alexander essayait toujours de ne pas « embêter » les autres avec ses craintes, ses préoccupations, il m'avait écrit une longue lettre pleine d'amour que j'ai relue ces derniers jours et qui, malgré tout, laissait transparaître sa détresse. La journée avait été difficile, il était inquiet, il se sentait seul dans cette belle et grande ville (où il voulait retourner avec moi) et il aurait tellement voulu que je sois là pour le serrer dans mes bras. Quand il pensait à moi, disait-il, il sentait la force et le courage remonter en lui. Oui, j'aurais voulu être là ce soir-là, et tant d'autres soirs.

De Bordeaux aussi, il avait expédié un colis qu'il avait apporté de Londres et qui m'était destiné. Le colis contenait de nombreux petits objets, absolument charmants, chacun plein de sens et exprimant tout son amour, mais il contenait surtout
un adorable petit lapin à qui Alexander avait expliqué qu'il allait faire un long voyage, traverser l'Atlantique, et qu'il serait reçu par « un gentil monsieur » qui allait l'aimer toujours et lui donner tous les jours plein de câlins. Ce petit lapin a toute une histoire qui mériterait à elle seule un billet, que j'écrirai peut-être un jour. Il évoque notamment cet autre petit lapin. Quand vint le temps de lui trouver un nom, j'ai suggéré à Alexander une liste de prénoms qui, bien entendu, devaient être des prénoms anglais. Parmi eux, il y avait celui de « James » ; immédiatement, Alexander m'a dit que mon lapin ne pouvait pas s'appeler James car c'est ainsi qu'il appelle son aspirateur. Finalement, j'ai retenu le premier prénom auquel j'ai pensé, le plus beau de tous : Alexander. Mon merveilleux amoureux était content de ce choix. J'ai relu il y a deux jours plus de deux cents pages de correspondance (pour le mois d'août 2008 seulement, sans compter les heures de conversation quotidienne) ; dans l'un de ses messages, Alexander disait qu'il était heureux que j'aie donné son prénom à notre petit lapin car ainsi, disait-il, « je serai toujours près de toi, avec toi ». Ces mots prennent aujourd'hui un sens plus dramatique que celui que j'avais voulu comprendre il y a un an. De toute façon, Alexander dort avec moi toutes les nuits et il est avec moi à chaque instant.

lundi 3 août 2009

D'un lac à l'autre

L'image vient d'ici

Tout me rappelle Alexander. Et c'est normal, car Alexander a été associé à tout ce que je pense, tout ce que je fais depuis près de seize mois. Et avant même que, grâce à ce blogue, Alexander ait pu constater que nous avions en commun tant d'intérêts, tant de lectures faites chacun de notre côté, tant d'écrivains fétiches, nous avions déjà été émus par les mêmes images, les mêmes musiques, les mêmes films... Avant même que j'apprenne l'existence d'Alexander, nous avions pleuré ensemble à certains moments... J'ai vite compris que, sans le savoir, j'avais eu à un moment donné énormément de peine pour Alexander (que je ne connaissais pas encore, mais je me disais qu'il devait exister et, sans pouvoir imaginer exactement à quoi il pouvait ressembler, je m'étais fait tout de même une idée assez ressemblante), sans oser croire qu'un jour j'aurais l'occasion de lui exprimer ma douleur qui n'était, en comparaison avec la sienne, qu'une goutte dans l'océan. Je ne savais pas encore qu'à la suite de cette tragédie, Alexander adolescent avait senti le besoin de partir quelques semaines, sans en avertir sa famille ou ce qui lui en restait (il avait dit aller étudier chez un copain), pour aller seul faire du camping sauvage, en plein mois de novembre, sur les bords du Loch Ness. Sachant cela, il n'est donc pas étonnant qu'Alexander ait pu parler avec familiarité de Nessie, le gentil monstre du lac écossais.


L'image vient d'ici

Une visite au Loch Ness, ainsi que la tournée des châteaux hantés d'Écosse, faisait évidemment partie des très nombreux projets que nous faisions, projets désormais orphelins. Si je fais un jour cette tournée, ce que j'espère bien, il me manquera les commentaires si fins, si pertinents, de celui dont la sensibilité, la clairvoyance et la culture m'impressionnent toujours.

L'image vient d'ici


Hier, allant faire ma promenade au mont Royal, je pensais aux dernières volontés d'Alexander au sujet de son écorce terrestre. Si quelques-unes de ses volontés ont jusqu'ici été respectées, il en reste une à exécuter, très importante : celle de répandre ses cendres près du « Round Pond », dans les Jardins de Kensington. Charles, le grand frère d'Alexander (pas si grand que ça : il n'a pas encore trente ans) ne semble pas encore prêt à se séparer des cendres du petit frère adoré ; quand il le sera, il devra aussi être très fort pour résister au clan familial qui insiste pour que les cendres soient déposées dans le caveau familial. Je considère que les dernières volontés sont sacrées et que les héritiers, en particulier l'exécuteur testamentaire, doivent les exécuter. Nous serons quelques-uns à appuyer Charles contre la volonté tyrannique du clan... Il me plaît davantage de penser qu'Alexander appréciera éternellement le grand air, la beauté et la vie des Jardins de Kensington plutôt que d'être éternellement enfermé dans un sombre caveau. Je pourrai un jour aller m'entretenir avec lui près de l'étang rond, ce que je ne pourrais sans doute jamais faire au caveau familial... Je pensais à cela, en remontant l'avenue du Parc et, en me souvenant du regret d'Alexander que les cendres d'Alexandre le Grand et celles de son fidèle Héphaistion n'aient pas été réunies comme le furent celles d'un autre couple célèbre, Achille et Patrocle, je me disais que je devrais dès maintenant, même si j'espère vivre encore un peu, assez pour réaliser quelques projets pour Alexander, rédiger un testament officiel, notarié, spécifiant que je voudrais que mes cendres soient aussi répandues dans les jardins de Kensington...




Je pensais à tout cela lorsque j'ai vu venir vers moi une voiture comme celle-ci : un authentique taxi londonien. Alexander adorait ces taxis, les vrais classiques anciens et, bien entendu, noirs, et non pas multicolores ou transformés en panneaux publicitaires. Le plus possible, Alexander se déplaçait dans Londres à pied ou en métro (il aimait vraiment son Tube) ; mais lorsqu'il devait prendre lui-même une voiture, il prenait toujours un bon vieux taxi noir, confortable, avec de la place pour son fidèle ami... En voyant cette voiture se diriger vers moi, je me suis dit qu'il s'agissait encore d'un signe que me faisait Alexander. J'aurais tellement aimé que la voiture s'arrête à ma hauteur et qu'Alexander me fasse signe d'y monter...


Photo : Alexander

Je lisais ce matin quelques pages du journal en ligne d'une lectrice de ce blogue. Elle y parlait de son chat, vieux compagnon de quinze ans, qu'elle avait dû amener chez le vétérinaire et qu'elle en était revenue avec son panier vide... Je n'ai pu m'empêcher de penser douloureusement à Harry, l'adorable félin qui durant treize ans a tenu compagnie à Alexander. Le pauvre Harry souffrait d'un cancer et, le trois janvier dernier, alors qu'Alexander, Harry et Alexander se trouvaient à la campagne, chez la grand-mère où ils avaient passé la période des fêtes de Noël et du Nouvel an, Alexander avait dû lui-même (il avait promis à Harry qu'il serait là le temps venu et il a tenu sa promesse) lui administrer trois injections avant de s'effondrer lui-même de douleur et de chagrin. Il y a exactement sept mois aujourd'hui que Harry repose au jardin où l'avait recueilli la grand-mère d'Alexander. Celui-ci était si fier de m'envoyer, l'été dernier cette photo qu'il a prise dans les rues de Londres, car il y voyait un hommage à « son » Harry, de son vrai nom Harry Potter mais, comme pour les membres de la famille royale, le prénom suffisait ; on ajoutait Potter s'il fallait préciser.



Le 3 août 1954, disparaissait Colette, écrivain français, qu'Alexander aimait beaucoup, sans doute sous l'influence de sa grand-mère qui lui ressemble pas seulement par l'apparence physique, disait Alexander. Il m'en parlait avec tant d'amour, de vénération, que je ne peux penser à Alexander sans penser à sa grand-mère, que j'aime comme si elle était la mienne. Cet amour entre Alexander et sa grand-mère était bien partagé ; en apprenant le départ d'Alexander, sa grand-mère a dû être hospitalisée. Elle ne s'en remet pas, considérant que ce n'était pas le tour d'Alexander, et elle n'a qu'une idée en tête, celle d'aller le rejoindre.


vendredi 10 juillet 2009

Médecine d'urgence


En rentrant de son travail, l'année dernière à cette date, 10 juillet, Alexander m'annonçait, non pour s'en glorifier mais simplement pour partager avec moi une information le concernant, qu'il était officiellement devenu médecin spécialisé en médecine d'urgence (une semaine plus tard, il m'annoncerait une moins bonne nouvelle, mais c'est autre chose). Il en avait reçu la confirmation par écrit avant de quitter l'hôpital et, à l'exception de quelques collègues qui étaient là au moment d'ouvrir sa lettre, j'étais le premier à l'apprendre. Je me réjouissais pour lui et je lui ai demandé s'il allait répandre la nouvelle autour de lui ; non, il ne le ferait pas. Il me l'annonçait, à moi, c'était le plus important, et il le dirait à sa grand-mère pour qui il était le plus précieux des trésors. Le lendemain, lorsqu'il m'a dit que sa grand-mère lui demandait de choisir le cadeau qu'elle voulait lui offrir pour sa promotion, il m'a dit : « Devine ce que j'ai demandé. » Sans hésiter une seconde, j'ai répondu : « Une vache ! » Et j'avais raison ; il demanderait de trouver une humble vache sans arbre généalogique et qui, autrement, serait envoyée à l'abattoir ; il pourrait ainsi lui offrir quelques années d'une vie agréable à la campagne, où elle serait choyée comme toutes les bêtes « de la maison ». Elle s'appellerait... Claudia.

Ce qui l'intéressait, c'était de pratiquer la médecine, d'exercer sa profession le plus consciencieusement possible, pour sauver des vies, soulager des souffrances, rassurer des familles, et non de s'en faire une gloire. Pour des raisons que je ne dévoilerai pas, il avait plutôt demandé à l'hôpital de ne pas inscrire son nom sur la liste des promotions de l'année qui serait remise aux médias ; l'hôpital a accédé à sa demande...

Alexander avait choisi très tôt de devenir médecin ; des drames dans son entourage l'avaient décidé à étudier la médecine et, alors qu'il était adolescent, une tragédie lui a fait opter pour la médecine d'urgence plutôt que pour le travail auprès des personnes atteintes du VIH, son premier choix. Il lui avait fallu beaucoup de détermination pour atteindre son objectif, contre la volonté de certains membres influents de son entourage.

Alexander était un médecin très respecté et aimé de ses collègues et de ses patients. Il prenait très à coeur son travail et il lui arrivait d'être malheureux durant plusieurs jours lorsque survenaient des catastrophes, comme des incendies dans des quartiers défavorisés où les grands brûlés arrivaient en nombre. Contrairement à ce qui se fait souvent dans les services d'urgence, les pleurs d'un enfant ne déterminaient pas forcément ses priorités ; il y avait souvent là des blessés graves ou des personnes âgées qui réclamaient d'abord son attention, et c'était à ses yeux aussi important que de consoler un enfant qu'un bonbon aurait pu satisfaire un moment. Il se sentait personnellement responsable de chacun de ses patients. La perte d'une vie le bouleversait toujours au plus haut point ; il ne s'y faisait jamais, même si c'était celle d'une chauve-souris tombée dans sa cheminée et qu'il n'avait pu sauver parce qu'il était absent. Je me souviens qu'une nuit à l'urgence il dût pratiquer seul son premier accouchement ; il n'aimait pas beaucoup ce genre d'intervention, mais il était très fier d'avoir aidé à donner la vie. Le lendemain matin, même si la patiente ne relevait plus de son service, Alexander était allé la saluer et prendre des nouvelles du petit garçon.

Je me souviens avec tendresse d'une dame âgée transportée à l'urgence durant la nuit en raison d'un malaise cardiaque ; Alexander s'en était occupé et, lorsque le matin il retourna la voir pour prendre de ses nouvelles, tout allait bien. Mais Alexander remarqua que le sac de voyage posé par terre, dans lequel elle avait apporté quelques affaires, semblait pris de drôles de secousses. La dame aperçut le regard d'Alexander et l'anxiété se lut sur son visage. Alexander se pencha et sortit du sac un petit chien que sa maîtresse n'avait pas voulu laisser seul. Bien que les animaux soient interdits dans les hôpitaux, Alexander caressa le chien* et le remit dans le sac avant de sortir. Au moment de quitter l'hôpital, la dame reconnaissante vint serrer la main d'Alexander et le remercier. Souvent nous en avons parlé avec tendresse et nous aurions tant souhaité qu'Alexander puisse lui aussi amener son chien avec lui lorsqu'il était hospitalisé ; mais on ne cache pas facilement un bouledogue anglais dans un sac, quel qu'il soit.

La période la plus difficile pour lui fut sans doute celle où sa grand-mère était, durant plusieurs semaines, à la demande du petit-fils médecin, patiente en oncologie à l'hôpital d'Alexander. Chaque jour il allait passer des heures avec elle, avant ou après son travail ou durant des pauses qu'il s'octroyait, sans jamais s'accorder un seul jour de congé. Les murs de cette chambre en auront vu des larmes versées... Je me souviens de ce dimanche soir de septembre où la grand-mère quitta l'hôpital pour rentrer chez elle à la campagne ; ce fut pour la grand-mère comme pour le petit-fils un cruel déchirement. Je sentis ce soir-là qu'une fois de plus Alexander était devenu orphelin. « Ce soir, je voudrais rentrer à la pension », m'avait-il dit. Je n'ai pas eu besoin — et je n'en aurais pas eu le courage — de demander d'explication : je croyais que mon coeur allait s'arrêter de battre de douleur en pensant à la sienne. Je pouvais très bien imaginer le petit garçon qui, malgré toutes les personnes qui l'entouraient dans la grande maison, se sentait parfois si seul qu'il préférait retrouver ses camarades et la routine bien réglée de la pension. Dix mois plus tard, la même douleur déchirante me revient lorsque j'y pense.

Un jour, Alexander avait reçu un jeune homme qui n'avait pas eu de chance ; renversé par une voiture, il était passé sous les roues ; on l'avait conduit à l'urgence où il avait été pris en charge par Alexander ; le lendemain matin, ce qu'Alexander m'avait dit appréhender était arrivé : le jeune homme venait de mourir. Environ trois semaines plus tôt, en avril 2008, alors que j'apprenais à peine à le connaître, j'avais été bouleversé quand Alexander avait lui-même été renversé par une voiture en traversant la rue pour se rendre au travail. Dans son malheur, il avait eu la chance d'être projeté par-dessus la voiture plutôt que de passer sous les roues. Allongé dans la rue pendant qu'on lui prodiguait les premiers soins, Alexander s'inquiétait de son chat et de son chien, du sac à dos contenant ses trésors, traînant sur le sol, et de... moi. Ses collègues avaient eu la surprise ce matin-là de voir arriver Alexander... en ambulance. Tout le temps qu'il était allongé sur une civière, il ne pensait qu'à une chose, me disait-il : que je sois là pour lui tenir la main afin qu'il ait moins peur et se sente moins seul. Le soir venu, Alexander avait appelé sa voisine et amie pour lui demander de nourrir son chat, de s'occuper de son chien parce qu'il devait « travailler plus tard », sans lui dire qu'il avait été le matin même victime d'un sérieux accident. En dépit des côtes cassées, des contusions multiples et des nombreux points de suture, il avait voulu reprendre le travail le plus rapidement possible.

Ne t'inquiète pas Alexander, je ne raconterai pas ici toute ta vie. D'abord, Blogger risquerait de m'avertir que je manque d'espace et même si j'ai fait parfois le récit de choses très intimes à mon sujet, je n'ai pas l'ambition de raconter ici des choses trop personnelles. Parler de soi, c'est toujours parler des autres, car nous ne sommes, malgré tout, jamais seul ; que nous le voulions ou non, nous appartenons toujours à un réseau complexe de personnes aux obscurs destins que nous exposons en parlant de nous. Et parler des autres, et à plus forte raison de ceux que l'on aime, c'est encore parler de soi. Je ne commencerai donc pas à raconter ta vie ; au delà des événements qui l'ont jalonnée, il y aurait l'immense richesse d'une vie intérieure qui s'est arrêtée beaucoup trop tôt, à laquelle j'ai l'immense privilège d'avoir été associé... Je voulais simplement souligner cette date, qui n'était pour toi qu'une nouvelle étape et qui n'ajouterait rien de plus à ton dévouement pour les autres...

Alexander m'a toujours dit avec beaucoup de conviction qu'il aimait sa profession et que c'était ce qui comptait le plus dans sa vie, même si ses intérêts étaient si multiples et qu'il aurait pu consacrer tout son temps, entre autres, à la recherche historique et à l'écriture. Je pourrais comprendre cependant si la médecine lui avait laissé un goût amer : il avait choisi cette profession pour soulager des souffrances et sauver des vies et, pourtant, la médecine l'avait, lui, passablement fait souffrir sans vraiment soulager ses souffrances ni même sauver sa vie. Mais l'amertume ne fait pas partie de la palette de sentiments d'Alexander ; si on lui demandait ce qu'il choisirait si c'était à refaire, je suis convaincu que sa réponse serait la même : médecine d'urgence.

* Ce chien était d'une race précise et il portait un nom ; c'est moi qui les oublie. Lorsqu'on lui présentait un animal, la première question d'Alexander était toujours : « Quel est son nom ? » Grâce à lui, je mets en pratique cette courtoisie envers l'animal. Ainsi, j'ai fait la connaissance, dans un parc près de chez moi, d'Olive, la compagne bouledogue d'un jeune homme que je ne connais pas et, l'autre jour, en reconnaissant Olive qui passait pas très loin d'où j'étais, j'ai simplement prononcé son nom et elle s'est lancée sur moi comme si j'étais déjà un grand ami. Notre amitié s'arrêtera là, sûrement, mais j'étais heureux de ce moment d'affection entre un bouledogue et moi.