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mardi 10 novembre 2009

10 novembre 324 av. J.-C.

Alexander aimait voyager dans le temps et les personnages du temps d'Alexandre le Grand, par exemple, avaient pour lui une réalité aussi actuelle que les pantins politiques actuels que l'on voit trop souvent dans les médias.

Si Alexander avait pu remonter le temps, il aurait très certainement voulu remonter au moins jusqu'à l'an 356 a. J.-C. Il aurait voulu renaître à Pella avec Héphaistion, fils d'Amyntas (on ne semble pas connaître la date exacte de sa naissance, certains le faisant naître exactement le même jour que son ami le plus cher, son compagnon qui fut sans doute pour lui ce que fut Achille pour Patrocle, un ami, un amant, Alexandre, fils de Philippe II, roi de Macédoine, né le 21 juillet).

Il aurait voulu accompagner Alexandre et Héphaistion lorsqu'ils déposèrent, en 334 av. J.-C., près de Troie, une gerbe de fleurs sur les tombes de deux autres amis-amants célèbres, Achille et Patrocle. Il était si fier que les cendres de ces deux amants soient réunies.

Il aurait surtout voulu être là, en 324 av. J.-C., quand Héphaistion fut pris d'une fièvre violente, qui pouvait être la typhoïde ou bien la malaria. Alexander aurait voulu être médecin à cette époque afin de sauver la vie de celui qui fut toujours son héros le plus cher, un modèle incomparable de dévouement et de fidélité. Avec ses connaissances actuelles il aurait certainement pu empêcher que la fièvre emporte Héphaistion, ce 10 novembre 324 av. J.-C. Il serait triste en ce jour anniversaire. Je le suis pour lui, doublement.

J'aurais tellement voulu, et je ne suis pas le seul, qu'Alexander puisse terminer la rédaction du livre qu'il préparait sur cette époque, sur son ami Héphaistion, surtout. Plusieurs fois, nous avons évoqué ensemble ce livre, ses recherches, sa correspondance avec des universitaires renommés afin de valider des renseignements recueillis. Je n'ai pas vu son manuscrit et nous avons aussi manqué de temps pour parler plus sérieusement de ce projet, mais Jane me disait que le manuscrit était déjà très avancé.

Il déplorait aussi que personne ne semble avoir songé à réunir les cendres d'Alexandre le Grand et de son fidèle Héphaistion.


Les cendres d'Héphaistion furent sans doute déposées dans une urne qui pouvait ressembler à celle-ci.

Maintenant qu'il est dans une dimension où le temps n'existe pas, sans début et sans fin, Alexander a très certainement retrouvé ceux qui, parmi les êtres qu'il aimait, l'ont précédé dans cette dimension. Il aura reconnu celle qui chantait à son petit ange de si douces berceuses, son père qui adorait son petit garçon, sa marraine qui l'encourageait à rester lui-même sans laisser ceux qui prétendent l'aimer essayer de le transformer ; il aura retrouvé Freddy, Tony, ... mais aussi quelques écrivains qu'il aimait tant, tout le cercle autour d'Alexandre le Grand, à qui il pourra reprocher d'avoir trop souvent fait pleurer Héphaistion et, avec celui-ci, il pourra se rassurer : il aura été à la hauteur de ses exigences en matière de dévouement, de loyauté, de fidélité, d'amour sans arrière-pensée.

lundi 24 août 2009

Une surprise de taille

La nature réserve parfois de ces surprises ! À Pompéi, on était assez familier avec les tremblements de terre mais quand, le 24 août 79, le Vésuve a fait éruption, on ne s'y attendait pas : la précédente éruption remontait à 3 500 ans avant J.-C. (la mémoire étant une faculté qui oublie, il ne faut reprocher à personne de ne pas s'être souvenu...).

J'ai déjà évoqué sur ce blogue l'éruption du Vésuve tel qu'a pu la décrire un témoin privilégié, Pline le Jeune. En réfléchissant aux conséquences de l'éruption du Vésuve, je constate qu'il y a là une analyse sociologique à faire ; peut-être a-t-elle déjà été faite, d'ailleurs ; sinon, j'y renonce : donc si quelqu'un veut s'y attaquer je lui cède mon observation.

Pompéi était une riche cité romaine qui avait été reconstruite après le tremblement de terre de 62. Le port d'Herculanum, qui se trouve à trouve à proximité, est habité, lui, par des classes plus populaires et, par conséquent, moins riches. Lors de l'éruption du Vésuve, Pompéi, la ville riche, a été enfouie sous six mètres de particules de roches volcaniques, alors qu'Herculanum a été ensevelie sous seize mètres de boue. Par conséquent, la nature semble participer parfois à la lutte des classes et choisir son camp.

Au XVIIIe siècle, la charrue d'un paysan a permis de découvrir les vestiges des deux cités romaines ensevelies sous les cendres du Vésuve et les archéologues se sont vite mis à l'ouvrage. Plus tard, les artistes et les décorateurs français du Directoire et de l'Empire se sont grandement inspirés des trésors découverts à Pompéi et à Herculanum.


Les fouilles à Pompéi ont permis de mettre à jour de superbes fresques qui montrent la richesse des villas romaines de la ville. Plusieurs de ces fresques sont assez éloignées de ce que voudrait la morale actuelle, à caractère plutôt érotique. La première illustration ci-dessus en est un exemple. Alors que certains voudraient y voir une scène dramatique, une femme pleurant sur les genoux d'une autre, par exemple, il ne s'agit pas de cela du tout : il suffit de savoir que la personne assise n'est pas une femme, mais un homme et que tout le monde est assez dénudé. De plus, les deux femmes debout n'ont pas une attitude de femmes éplorées.


On s'est peut-être demandé à quel moment, dans ce billet, je parlerais d'Alexander. Le temps est venu. J'aurais pu associer Alexander à tout ce que j'ai écrit ci-desus car, comme le poète latin Térence, il aurait pu dire : « Je suis homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger » (je ne sais pas s'il aurait pu le dire en latin « Homo sum ; humani nil a me alienum puto », mais il l'aurait certainement dit en grec classique et en anglais). Toutefois, je pense à Alexander tout particulièrement en voyant certaines fresques de la Maison du Faune ; je sais qu'il aurait aimé aussi cette statue du Faune dansant, « petit chef-d'oeuvre de l'art statuaire antique », peut-on lire sur le site de Wikipédia.

L'image vient d'ici

Et puis, on retrouve Alexandre le Grand : « Il ne faut cependant pas oublier la mosaïque de la « Bataille d'Issos », conservée au musée archéologique de Naples[q 3], exceptionnelle par ses dimensions (elle mesure en effet 3,5 m. sur 6 m.) mais aussi par sa puissance expressive : on y voit une foule de soldats, de lances et de chevaux saisis au moment où Alexandre, désormais vainqueur et fier de ses troupes, s'apprête à infliger le coup de grâce à l'ennemi en fuite. Cette mosaïque constituait le pavage du tablinum », lit-on encore sur Wikipédia.

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lundi 3 août 2009

D'un lac à l'autre

L'image vient d'ici

Tout me rappelle Alexander. Et c'est normal, car Alexander a été associé à tout ce que je pense, tout ce que je fais depuis près de seize mois. Et avant même que, grâce à ce blogue, Alexander ait pu constater que nous avions en commun tant d'intérêts, tant de lectures faites chacun de notre côté, tant d'écrivains fétiches, nous avions déjà été émus par les mêmes images, les mêmes musiques, les mêmes films... Avant même que j'apprenne l'existence d'Alexander, nous avions pleuré ensemble à certains moments... J'ai vite compris que, sans le savoir, j'avais eu à un moment donné énormément de peine pour Alexander (que je ne connaissais pas encore, mais je me disais qu'il devait exister et, sans pouvoir imaginer exactement à quoi il pouvait ressembler, je m'étais fait tout de même une idée assez ressemblante), sans oser croire qu'un jour j'aurais l'occasion de lui exprimer ma douleur qui n'était, en comparaison avec la sienne, qu'une goutte dans l'océan. Je ne savais pas encore qu'à la suite de cette tragédie, Alexander adolescent avait senti le besoin de partir quelques semaines, sans en avertir sa famille ou ce qui lui en restait (il avait dit aller étudier chez un copain), pour aller seul faire du camping sauvage, en plein mois de novembre, sur les bords du Loch Ness. Sachant cela, il n'est donc pas étonnant qu'Alexander ait pu parler avec familiarité de Nessie, le gentil monstre du lac écossais.


L'image vient d'ici

Une visite au Loch Ness, ainsi que la tournée des châteaux hantés d'Écosse, faisait évidemment partie des très nombreux projets que nous faisions, projets désormais orphelins. Si je fais un jour cette tournée, ce que j'espère bien, il me manquera les commentaires si fins, si pertinents, de celui dont la sensibilité, la clairvoyance et la culture m'impressionnent toujours.

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Hier, allant faire ma promenade au mont Royal, je pensais aux dernières volontés d'Alexander au sujet de son écorce terrestre. Si quelques-unes de ses volontés ont jusqu'ici été respectées, il en reste une à exécuter, très importante : celle de répandre ses cendres près du « Round Pond », dans les Jardins de Kensington. Charles, le grand frère d'Alexander (pas si grand que ça : il n'a pas encore trente ans) ne semble pas encore prêt à se séparer des cendres du petit frère adoré ; quand il le sera, il devra aussi être très fort pour résister au clan familial qui insiste pour que les cendres soient déposées dans le caveau familial. Je considère que les dernières volontés sont sacrées et que les héritiers, en particulier l'exécuteur testamentaire, doivent les exécuter. Nous serons quelques-uns à appuyer Charles contre la volonté tyrannique du clan... Il me plaît davantage de penser qu'Alexander appréciera éternellement le grand air, la beauté et la vie des Jardins de Kensington plutôt que d'être éternellement enfermé dans un sombre caveau. Je pourrai un jour aller m'entretenir avec lui près de l'étang rond, ce que je ne pourrais sans doute jamais faire au caveau familial... Je pensais à cela, en remontant l'avenue du Parc et, en me souvenant du regret d'Alexander que les cendres d'Alexandre le Grand et celles de son fidèle Héphaistion n'aient pas été réunies comme le furent celles d'un autre couple célèbre, Achille et Patrocle, je me disais que je devrais dès maintenant, même si j'espère vivre encore un peu, assez pour réaliser quelques projets pour Alexander, rédiger un testament officiel, notarié, spécifiant que je voudrais que mes cendres soient aussi répandues dans les jardins de Kensington...




Je pensais à tout cela lorsque j'ai vu venir vers moi une voiture comme celle-ci : un authentique taxi londonien. Alexander adorait ces taxis, les vrais classiques anciens et, bien entendu, noirs, et non pas multicolores ou transformés en panneaux publicitaires. Le plus possible, Alexander se déplaçait dans Londres à pied ou en métro (il aimait vraiment son Tube) ; mais lorsqu'il devait prendre lui-même une voiture, il prenait toujours un bon vieux taxi noir, confortable, avec de la place pour son fidèle ami... En voyant cette voiture se diriger vers moi, je me suis dit qu'il s'agissait encore d'un signe que me faisait Alexander. J'aurais tellement aimé que la voiture s'arrête à ma hauteur et qu'Alexander me fasse signe d'y monter...


Photo : Alexander

Je lisais ce matin quelques pages du journal en ligne d'une lectrice de ce blogue. Elle y parlait de son chat, vieux compagnon de quinze ans, qu'elle avait dû amener chez le vétérinaire et qu'elle en était revenue avec son panier vide... Je n'ai pu m'empêcher de penser douloureusement à Harry, l'adorable félin qui durant treize ans a tenu compagnie à Alexander. Le pauvre Harry souffrait d'un cancer et, le trois janvier dernier, alors qu'Alexander, Harry et Alexander se trouvaient à la campagne, chez la grand-mère où ils avaient passé la période des fêtes de Noël et du Nouvel an, Alexander avait dû lui-même (il avait promis à Harry qu'il serait là le temps venu et il a tenu sa promesse) lui administrer trois injections avant de s'effondrer lui-même de douleur et de chagrin. Il y a exactement sept mois aujourd'hui que Harry repose au jardin où l'avait recueilli la grand-mère d'Alexander. Celui-ci était si fier de m'envoyer, l'été dernier cette photo qu'il a prise dans les rues de Londres, car il y voyait un hommage à « son » Harry, de son vrai nom Harry Potter mais, comme pour les membres de la famille royale, le prénom suffisait ; on ajoutait Potter s'il fallait préciser.



Le 3 août 1954, disparaissait Colette, écrivain français, qu'Alexander aimait beaucoup, sans doute sous l'influence de sa grand-mère qui lui ressemble pas seulement par l'apparence physique, disait Alexander. Il m'en parlait avec tant d'amour, de vénération, que je ne peux penser à Alexander sans penser à sa grand-mère, que j'aime comme si elle était la mienne. Cet amour entre Alexander et sa grand-mère était bien partagé ; en apprenant le départ d'Alexander, sa grand-mère a dû être hospitalisée. Elle ne s'en remet pas, considérant que ce n'était pas le tour d'Alexander, et elle n'a qu'une idée en tête, celle d'aller le rejoindre.


mercredi 29 juillet 2009

... écrivez-moi vite...


Souvent les conversations sur MSN commençaient de cette façon et... quelques heures plus tard, elles se terminaient en véritable feu d'artifice de mots doux et d'émoticônes illustrant de multiples façons ce que disaient les mots...









Vous aurez peut-être remarqué que cette image qui me représentait sur les blogues (mais pas sur MSN) a été changée, le 7 juillet dernier, pour celle-ci :









J'utilisais déjà cette image sur MSN, suivie d'une citation tirée du premier tome de la biographie d'Alexandre le Grand par Mary Renault, ce livre qui ne quittait jamais Alexander, où qu'il soit, Le feu du ciel (Fire from Heaven) : « Héphaistion desserra son manteau et le drapa autour de leurs deux corps. »












Le message personnel d'Alexander accompagnant cette image était plus court mais non moins éloquent ; c'était une déclaration d'Alexandre le Grand à son ami Héphaistion : « I trust only you in this world. » (« Je n'ai confiance qu'en toi en ce monde. »)

Ai-je besoin d'écrire que cela fait partie de ce qui me manque horriblement ?

samedi 11 juillet 2009

Un amour princier

« Tu n'es pas l'enfant des prières et des larmes, mais l'enfant de mon amour, de mes espoirs, de ma certitude. Tu n'es pas mort, tu n'as passé qu'un instant sur l'autre rive. Tu n'es pas un dieu, tu es le garçon que je suis, tu respires en moi, mon sang est le tien. Ce que j'ai, vraiment tu le possèdes. Ainsi que nous l'avions souhaité, nous serons désormais toujours ensemble, et c'est à moi de redire: « Que c'est beau: toujours !»

Ces derniers jours, ces dernières heures, j'ai souvent pensé à ces mots, ces phrases, les dernières lignes d'un roman qui a été déterminant pour moi à l'adolescence, comme il l'a été pour Alexander dans la sienne ; il s'agit, j'en ai parlé plusieurs fois déjà, du roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières. Ce roman magnifique — certains diront que Roger Peyrefitte aurait dû s'en tenir à lui, mais il aurait été dommage de nous priver de La Mort d'une mère —, que j'ai lu durant les dernières années de mon adolescence, n'a pas seulement mis des mots sur ce que je vivais alors, il m'a permis aussi de découvrir la littérature, l'art, la culture de manière générale et, j'ose l'affirmer, il m'a proposé un art de vivre, un idéal. Un certain nombre d'années plus tard, Alexander a lu le même roman, avec le même émerveillement. Dans son cas, le livre ne lui ouvrait pas les portes de la culture puisqu'il est né dedans, mais il constituait tout de même une révélation, il lui proposait aussi un idéal. Je ne me souviens plus, si je l'ai su, quel âge avait Alexander exactement lorsqu'il a lu ce livre pour la première fois, le premier livre qu'il lisait en français, mais ce qui est certain c'est que depuis cette lecture, et sans négliger d’autres aspects de la vie, Alexander a lu énormément de livres puisqu'il lisait partout, dès qu'il avait une minute de libre, Alexander a adopté la loi de l'alternance : un livre en anglais, un livre en français.


Ces mots du roman de Roger Peyrefitte, ce sont ceux qu'adresse Georges, l'un des deux principaux personnages, au garçon qu'il aimait, Alexandre, qui s'est suicidé parce que les prêtres chargés de son éducation s'acharnaient à briser l'amour entre Georges et lui. Georges prononce ces mots au retour du service religieux (on a fait passer pour un accident le suicide du garçon ; il pouvait donc avoir accès aux sacrements). J'ai pensé à ces mots car ils étaient assez proches de ceux que, depuis quelques jours, j'adresse moi-même à un autre Alexander, le mien (qui, lui, ne s'est pas suicidé ; et, oui, Alexander est son prénom véritable — il en a bien d'autres, mais celui-ci est son prénom). Je sais que, dans la situation inverse, Alexander aurait pensé exactement aux mêmes mots, à cette citation tirée des Amitiés particulières. Nous évoquions souvent ce roman et, ces derniers jours encore, il m'avait dit qu'il voudrait discuter avec moi de certains aspects du roman ; comme pour tant d’autres projets restés orphelins, le temps a manqué. Je sais que le personnage de Georges l'agaçait un peu, cependant, avec son obsession de se prévaloir de son titre de « futur marquis » ; Alexander n'avait pas besoin d'un titre pour « vivre » vraiment, pleinement.

Le mot « enfant » revient deux fois dans ce court extrait. Alexander n'était plus un enfant, et moi non plus, mais il a conservé de l'enfance la capacité d'émerveillement devant tout, un insecte, un brin d'herbe, etc., ainsi qu'une infinie tendresse pour tout ce qui vit. D'ailleurs, 27, 72, 2, 7, Alexander n'accordait aucune importance à ces chiffres qui n’avaient pour lui aucun sens. Sur les papiers officiels, Alexander a 27 ans ; c'est ce que l'on publiera dans les journaux, c'est ce que, contrairement à sa volonté, on inscrira dans le marbre... Mais le véritable Alexander, celui que très peu d'entre nous avons le privilège de connaître, n'a pas d'âge. Il a quatre ans par moments, 7 ou 8 à d'autres, pour bien des gens dans la rue, il a 16 ans, pour ses amis, il a la sagesse des centenaires, pour son amoureux, il a tous les âges. Médecin sérieux et respecté, il savait être adulte responsable lorsqu'il le fallait ; en dehors du travail, il était l'enfant, l'adolescent, capable de s'amuser longuement avec rien, de passer des heures au musée ou dans les bibliothèques à poursuivre des recherches, à écrire son essai, ou d'organiser des jeux avec sa précieuse voisine et amie qui, à la retraite depuis plusieurs années, avait beaucoup de temps à consacrer à Alexander. L'âge n'avait donc pas d'importance, si ce n'était que les gens nés dans les mêmes années que lui ne présentaient pour lui pas beaucoup d'intérêt, sauf son cousin préféré avec qui il avait tissé, non pas une amitié particulière mais une solide affection renforcée par une tragédie qui les avait tous deux touchés au moment de leur adolescence.


L'enfant en lui ressemblait beaucoup au Petit Prince, sauf qu'il était moins impatient. Si nous faisions souvent allusion à des passages du livre de Saint-Exupéry, il m'arrivait rarement, en m'adressant à lui, de le désigner moi-même comme « mon » Petit Prince. Jusqu’à l’âge de quatre ans, avant de partir elle-même sur son étoile, en alternance avec « mon petit ange », sa mère l'appelait ainsi et quelques personnes de son entourage, celles qui l'aimaient le plus, ont continué de l'appeler ainsi et, dans ma correspondance avec une amie très proche d'Alexander, qui a pris la relève de sa mère en quelque sorte, je reprends parfois ce nom qui lui convient si bien à plus d'un titre. Je ne donnerai qu'un exemple de l'attention que ce garçon accordait aux choses, les plus simples comme les plus sérieuses, à tout ce qu'il touchait, tout ce qu'il faisait, tout ce à quoi il pensait.

Dès les premières conversations que nous avons eues sur MSN, et nous n'utilisions ni le micro ni la caméra, Alexander me disait que, pour venir me parler à l'heure convenue, il s'habillait tout spécialement pour moi. Je ne pouvais pas le voir et pourtant, il avait cette politesse exquise de soigner sa tenue vestimentaire, de choisir parmi ses vêtements ceux qui étaient davantage susceptibles de me plaire, et de se parfumer de cette eau de toilette que je retrouve encore dans des objets qui viennent de lui. Je ne le voyais pas à l'écran mais l'idée qu'il se faisait de notre conversation exigeait à ses yeux cette élégance morale et vestimentaire. Pour moi, c'était un signe supplémentaire de la qualité de ce garçon. Bien sûr, il a reçu une excellente éducation qui lui permettait d’être impeccable même dans les occasions les plus officielles, les plus protocolaires. Mais chacune de ses attentions provenait d’un élan spontané du cœur.


« Vous êtes celui qu’il cherchait depuis longtemps, celui qu’il attendait. Vous seul avez su le rendre heureux et embellir (malgré tout) la dernière année de son existence terrestre », m’écrivait celle qui, avec son frère, lui aura tenu la main jusqu’au dernier souffle. Je ne le cherchais pas, je ne l’attendais pas, car jamais je n’aurais osé imaginer qu’un garçon aussi extraordinaire pouvait exister. Jamais je n’aurais espéré qu’un tel garçon, dont le nom à lui seul pouvait ouvrir bien des portes, viendrait un jour frapper à la mienne en me demandant un peu d’attention et de tendresse et en m’offrant l’amour le plus total et le plus désintéressé. Il est impossible de douter un seul instant de son amour quand on sait que ses derniers mots ont été : « Je demanderai à *Al.cib. »


Si l’on voulait représenter par des livres les trois grandes étapes de sa vie, il faudrait choisir les trois livres les plus importants de sa jeune vie, trois titres essentiels à son cœur : Le Petit Prince pour l’enfance, Les Amitiés particulières pour l’adolescence et, pour sa vie de jeune adulte, Le feu du ciel, premier tome de la biographie d’Alexandre le Grand par Mary Renault. Il possédait quelques exemplaires de cette biographie en trois volumes. Il traînait surtout avec lui, partout où il allait, un exemplaire de poche de cette biographie lue trois mille fois plutôt qu’une ; il la connaissait par cœur… Depuis des années, il faisait des recherches sur le temps d’Alexandre le Grand, il était en correspondance avec des universitaires spécialistes de cette période afin de publier un jour son livre sur un aspect précis, jusqu’ici assez négligé par les biographes. Voilà un autre projet qui, comme son roman non publié, restera orphelin…


Alexander faisait ce matin sa dernière sortie, il participait à ses dernières activités terrestres. Mais je n’y étais pas, physiquement ; c'est extrêmement douloureux de voir partir celui que l'on aime et de ne pas être sur le quai pour lui dire un dernier au-revoir. J'ai toutefois la consolation d'y être dignement représenté par des amies très chères. Cette cérémonie des adieux ne l’intéresse pas lui-même, en ce moment ; il s’en serait très bien passé, préférant se dissiper dans le ciel comme la fumée d’un encens aimé. Pourtant, si familier lui-même de ces rituels de séparation, il sait leur importance pour ceux qui restent sur le quai… C’est déchirant de penser qu’il ne lui arrivera plus jamais rien sur cette Terre, qu’il ne sera plus jamais concrètement associé à quoi que ce soit que je puisse faire. Il n’en sera pas absent pour autant. Pour son dernier voyage, il aura emporté un peu de lecture : Le feu du ciel – Fire from Heaven –, bien entendu, puisqu’il ne le quittait jamais et, pour mieux penser à moi, son exemplaire en français du Petit Prince.

« Tu n'es pas l'enfant des prières et des larmes, mais l'enfant de mon amour, de mes espoirs, de ma certitude. Tu n'es pas mort, tu n'as passé qu'un instant sur l'autre rive. […] …et c'est à moi de redire : « Que c'est beau : toujours ! »

J'essaierai de conserver envers lui la même fidélité qu'il m'offrait, que nous avons assumée de part et d'autre, la seule qui lui était concevable, la fidélité indéfectible d'Héphaistion pour son Alexandre (qui ne fut pas toujours grand). Si un jour vous constatiez que ma route semblait dévier, je vous en prie, rappelez-le-moi.

Je l’entends me dire : « Ne sois pas triste ! Ne pense pas au fait que je ne sois plus là. Pense plutôt à tout ce que nous avons vécu ensemble. Je serai toujours près de toi. Ne l'oublie jamais. »

Tant que je vivrai il vivra en moi et tout ce que je ferai, je le ferai autant pour lui que pour moi.


mercredi 1 juillet 2009

Il y a 2 785 ans...

Lampadédromie (relais de flambeaux),
œnochoé attique du IVe siècle av. J.-C.,
musée du Louvre


Le premier juillet 776 avant J-C naissaient à Olympie les plus célèbres compétitions sportives. Les Jeux Olympiques avaient pour but de rapprocher les Grecs entre eux et de suspendre un moment les guerres entre les cités. On peut voir ici de jolies photos d'Olympie

Les athlètes vainqueurs de ces compétitions, organisées d'abord à Olympie et ensuite dans d'autres cités grecques, recevaient parfois des cadeaux de grande valeur. Mais quatre des principaux sanctuaires ne remettaient aux gagnants qu'un cadeau symbolique, une couronne (d'olivier tressé à Olympie, de laurier à Delphes, de céleri à Némée et de pin à Corinthe).

« Il n'était pas permis aux femmes mariées d'assister aux jeux masculins, parce que les hommes et les garçons y étaient nus. Mais les jeunes filles en avaient le droit et elles étaient nombreuses. » (Roger Peyrefitte, La jeunesse d'Alexandre)

Alexandre et Héphaistion assistèrent pour la première fois aux Jeux d'Olympie alors qu'ils avaient quinze ans. En tant que Macédoniens, ils n'étaient pas appréciés de tous les Grecs (encore aujourd'hui, bien que les Grecs modernes soient souvent fiers de dire qu'Alexandre le Grand était de chez eux, il semble qu'on ne s'entende pas pour dire si, oui ou non, les Macédoniens étaient des Grecs). Démosthène était l'un des plus farouches adversaires de Philippe II et de la Macédoine ; Alexandre adolescent, fils de Philippe, et son fidèle ami Héphaistion, n'étaient donc pas les bienvenus. « Alexandre bouillait de colère. Ses yeux, dont le droit était d'un noir très foncé et le gauche bleu-vert, lançaient des flammes. Ses longues boucles blondes, séparées par une raie médiane, frémissaient sur sa tunique de pourpre. Près de lui, vêtu d'une tunique verte, les cheveux noirs aussi bouclés et les yeux bleus, Éphestion, son inséparable, partageait son courroux. Ils étaient nés le même jour de la même année, il y avait quinze ans. Leur beauté était différente, comme leur taille : Alexandre était plus viril et Éphestion plus grand. Arrivés la veille à Olympie, ils étaient ce matin, au lever du jour, dans l'hôtel de ville, en face du comité olympique. Derrière les dix juges, ils apercevaient l'ennemi de la Macédoine, qui prétendait faire exclure des jeux l'attelage du roi Philippe venu concourir pour les grands jeux : l'Athénien Démosthène, le fils du fabriquant de couteaux de Péanie, village de l'Attique. » (Roger Peyrefitte, La jeunesse d'Alexandre)

* On aura remarqué que d'un texte à l'autre, l'orthographe de l'ami d'Alexandre peut varier ; à certains moments on écrit « Héphaistion » et à d'autres, « Héphestion », puis « Éphestion ».

Note : On se demandera peut-être pourquoi, en ce premier juillet, je ne souligne pas la Fête du Canada : ceux qui me connaissent un peu ne seront pas surpris. En tant que citoyen du Québec, mon allégeance va d'abord au Québec. Puisque le Canada ne me reconnaît pas comme faisant partie de l'un des deux peuples fondateurs du Canada et que cette confédération qui s'est transformée en État centralisateur qui ne respecte pas les compétences constitutionnelles du Québec en intervenant partout où il ne devrait pas, je ne célèbre donc pas sa fête. Le jour où le Québec sera respecté par le Canada, je soulignerai la Fête du Canada exactement comme je souligne la fête des Anglais, des Belges, des États-Uniens, des Français, des Suisses... Chaque nation, chaque pays mérite qu'on souligne sa fête nationale. Quand le Canada dépense au Québec seulement 85 % de son budget des célébrations du premier juillet, alors que lorsqu'il s'agit d'accorder du financement à des programmes au Québec le gouvernement du Canada rappelle que le Québec ne représente plus 25 % de la population du Canada. Il y a dans cette propagande canadienne éhontée un mépris envers les Québécois ; au Québec comme ailleurs, il y a des gens qui vendraient n'importe quoi, même leur conscience ou leur mère.

jeudi 23 avril 2009

Les livres

L'image vient d'ici.

Ce 23 avril, c'était aussi la Journée internationale du livre et du droit d'auteur. Normalement, chaque année, dans les librairies par exemple, on organise des activités autour du livre. Je n'ai pas su ce que l'on organisait dans les librairies de Montréal, mais je sais, grâce à mon ami Poeri, que dans une librairie d'Aix-en-Provence on donnait des roses à ceux qui achetaient des livres.

Les livres ont tenu une telle place dans ma vie que je leur dois de souligner cette fête aujourd'hui. Par hasard, je suis tombé sur un article qui disait qu'au Japon le livre électronique est très répandu, que les Japonais n'hésitent pas à télécommander des livres qu'ils peuvent lire sur leur téléphone portable, par exemple, que ce soit dans les transports en communs, à l'heure des repas, etc. Et, apparemment, le livre électronique ne nuit pas à la vente du livre sur papier, car les Japonais n'hésitent pas à acheter sur papier les livres qu'ils ont découverts en format électronique.


Je ne ferai pas ici une longue histoire au sujet de ma relation avec les livres. Je dirai seulement qu'ils ont été, à partir d'un certain âge, mes amis les plus sûrs. J'avais lu quelques livres auparavant, mais le livre qui, tout en mettant des mots sur ce que je vivais alors, a transformé ma vie en me révélant tout un univers que j'ai eu envie de découvrir, c'est, je l'ai dit déjà, Les amitiés particulières.

Alexander, qui a aussi lu et aimé ce roman, me faisait remarquer que c'était, hier et aujourd'hui la fête des deux personnages principaux, Georges et Alexandre. Et puisque le héros principal, Georges de Sarre, fut toute sa vie fidèle à Alexandre, son amour d'adolescence, c'est une bonne coïncidence que le 24 avril soit la Saint-Fidèle. Et, pour ne pas s'arrêter là, j'ajouterai que le calendrier permet de m'associer à Alexandre, en passant par Georges et Fidèle, puisque c'est, le 25 avril, la Saint-Marc, ma fête.

mercredi 22 avril 2009

Saint-Alexandre


« À la Saint Alexandre, finie les cendres »

Le 22 avril, c'est la Saint-Alexandre, fête chrétienne en l'honneur d'un médecin à Lyon, originaire d'Asie mineure, qui fut crucifié en 177 pur avoir enc9ouragé les chrétiens.

Contrairement à l'Europe, il n'est pas très fréquent, en Amérique du Nord, de célébrer la fête de son saint patron ; ces fêtes passent pratiquement inaperçues ici. Alors que certains de mes amis, en France par exemple, célèbrent plus volontiers leur fête que leur anniversaire de naissance.

C'est le cas aussi en Angleterre. J'en profite pour souhaiter à Alexander une très joyeuse fête et lui offrir mes voeux les plus chaleureux.

Le prénom Alexandre est, lui, d'origine grecque et macédonienne. On trouve différentes variantes linguistiques :
* Alexander en anglais, danois, hongrois, néerlandais, polonais, slovène, suédois, etc.
* Alejandro en espagnol
* Alessandro (diminutif : Sandro) en italien
* Iskander/Iskender en turc
* Iskandar en arabe
* Aleksandar en croate
* Aleksandras en lituanien.

Le plus célèbre d'entre eux est sans aucun doute Alexandre le Grand. Le plus beau et le plus adorable, et cependant très discret, c'est celui que j'aime. Non, non, n'insistez pas : je ne publierai pas de photo.

Il y a, dans ma région natale, quelques villages qui portent le nom de Saint-Alexandre. Cette région est réputée pour ses couchers de soleil ; j'ai trouvé quelques belles photos à Saint-Alexandre-des-lacs et à Saint-Alexandre-de-Kamouraska.

samedi 4 avril 2009

Amour et fidélité

« Ni vous sans moi, ni moi sans vous »,
Marie de France, le Lai du Chèvrefeuille, XIIe siècle.

Il y a différentes manières de vivre l'amour et diverses façons d'assumer l'engagement envers l'être que l'on aime. « Ni toi sans moi, ni moi sans toi », ça me convient parfaitement comme devise, adaptée de la citation de Marie de France,

On dit que l'on est amoureux lorsque l'« on pense constamment à une personne, quand cette personne nous manque et qu'elle est notre référence dans les gestes et les actes que l'on accomplit chaque jour.» Il y a de très nombreuses autres définitions de l'amour et de l'engagement, et de plus nobles ; toutefois, cette définition toute objective, basée sur l'observation, reste très vraie et quiconque m'observe un peu s'aperçoit vite que toute mon attitude, tous mes gestes, mon comportement confirment que cette définition s'applique tout à fait à moi. La richesse des pensées, la force de l'émotion, l'intensité des sentiments, la sincérité et la profondeur de l'engagement, la dignité de la référence se mesureront à l'aune des valeurs, des croyances et des qualités de chaque personne en cause. Et quand les mêmes valeurs et les mêmes croyances sont partagées, quand les qualités sont reconnues et admirées, c'est merveilleux.

Dans de telles conditions, l'amour partagé est un engagement de tout l'être et la question de la fidélité ne se pose même pas ; elle est implicite. Un animateur de la télévision française, plutôt sur le déclin en ce moment, avait l'habitude, dans son émission hebdomadaire dont il souhaitait que tout le monde parle, de poser aux invitées qui lui plaisaient la question suivante : « Est-ce que [ici, il nommait un verbe décrivant une pratique sexuelle précise] c'est tricher ? » Bien sûr la question avait surtout comme objectif de créer un malaise et de forcer l'invitée en question à se prononcer sur la notion de fidélité qui, bien entendu, aux yeux de l'animateur n'était pas une vertu essentielle, ni même souhaitable. Cette question, bien des gens qui se disent amoureux ou qui sont en couple se la posent plus ou moins ouvertement, se demandant jusqu'où ils peuvent aller dans leurs pensées, dans leurs fantasmes, dans leurs gestes, sans qu'on puisse parler d'infidélité. S'ils se posent la question c'est qu'ils ne sont pas en paix avec leur conscience, que leur comportement n'est pas en harmonie avec leur propre définition de la fidélité. On ne peut pas juger les autres car ils n'ont pas forcément les mêmes valeurs que soi ; chacun ne peut être « jugé » qu'en fonction de ses propres croyances. Certains s'en tirent très bien (pensent-ils) en ne croyant en rien, en ne respectant rien. D'autres ont de la fidélité une définition aussi élastique que le caoutchouc qui enrobe leur « amour » ; tant que le caoutchouc résiste, il n’y a pas de mal ! Autrement dit : ce que l’autre ne sait pas ne lui fait pas mal. Comme si sa conscience pouvait sans risque jouer à cache-cache. Que ce soit en affaires ou dans d’autres types de relation, quelle confiance pourrais-je avoir en l’intégrité de ces personnes ?

Mes amis français me pardonneront cette devinette car ils savent bien que tous les Français ne se ressemblent pas, mais elle me semble correspondre assez bien à l'image que l'on peut se faire par la littérature, le théâtre, le cinéma (et si je ne l'applique pas aux Québécois, c'est peut-être seulement parce que je n'ai pas vu assez de films québécois) ; mais je connais aussi de nombreux Français qui ne correspondent pas du tout à cette caricature. On demande donc à quelqu'un ce qui distingue un Nord-américain, un Anglais et un Français après l'amour. La réponse : un Nord-américain allume une cigarette, c'est bien connu ; un Anglais boit une tasse de thé, c'est évident aussi ; alors que le Français (du moins selon le cinéma) s'habille et... rentre chez lui.

Comme je ne fume pas, je suis plutôt porté à boire aussi une tasse de thé. Je ne condamne pas la façon dont chacun assume sa notion de fidélité. Pour moi, l'engagement est total et la fidélité est sans faille. Puisque je suis amoureux de quelqu'un de merveilleux, que je respecte, que j'admire, qui me fascine et que je vénère, il ne me viendrait jamais à l'esprit de penser à quelqu'un d'autre de manière ambigüe et trouble. Mon cœur, mon esprit, mon corps sont engagés dans une aventure merveilleuse, celle d'un amour partagé et fondé sur les mêmes valeurs non négociables.

Cet engagement absolu ne m'empêche absolument pas de vivre chaque jour ce qui compose une vie et de rencontrer des gens, quels qu'ils soient, sans arrière-pensée. Les quelques amis qui me connaissent bien ont vu la transformation positive qui s'est opérée en moi depuis que mon cœur s'est engagé. Il y a dans ma vie, me disent-ils, une plus grande constance et une plus grande sensibilité aux autres ; ils y voient une direction plus claire et une plus grande détermination à y tendre, à marcher vers une destination mieux définie, sans oublier que ce n'est pas tellement la destination elle-même qui compte le plus mais la qualité du voyage. Et ce voyage, je le fais en compagnie de celui que j'aime, avec la même foi, la même ardeur, le même amour et la même confiance qu'éprouvent les pèlerins sur le chemin de Compostelle, les vacanciers engagés dans une excursion longuement désirée, comme un helléniste sur le chemin de la lumière et de la connaissance... Sans m'enlever de la disponibilité, mon engagement amoureux profite donc aussi aux personnes que j'aime car la qualité de la relation que j'entretiens avec eux s'en trouve aussi améliorée. Cela est possible parce les liens qui nous unissent, mes amis et moi, sont clairs et sans ambigüité. Il suffirait que l'un d'eux ait des attentes, des visées qui débordent du cadre de l'amitié pour que ces relations manquent de transparence et, dès lors, puisque mon cœur est pris, que mes pensées suivent et que mon corps ne fera rien que ma conscience condamne (pour moi ; les autres font ce qu'ils veulent), pour que cette relation devienne impossible à moins que l'autre renonce à ses attentes envers moi.

« Avoir beaucoup d'amis, c'est n'avoir point d'amis. »
Aristote.


Héphaistion, bronze, musée du Prado

Alexandre le Grand, qui fut élève d'Aristote, a peut-être médité cette phrase de son grand maître mais son désir de conquête et de gloire l'a trop souvent détourné de son application dans sa propre vie. Alexandre, fils « de Zeus » et de Philippe de Macédoine, devait accomplir son destin et devenir Alexandre le Grand, négligeant pour cela, alors que ce n'était pas forcément incompatible avec sa mission, l'amour sincère et indéfectible de celui qui n'aimait que lui. Il fut très entouré mais il n'eut qu'un seul véritable ami, son fidèle Héphaistion, à qui il pouvait dire : « Je n'ai confiance qu'en toi dans ce monde. » Et pas une seconde de sa vie Héphaistion ne fut infidèle à son ami, à son véritable amour, son Alexandre. Je ne suis pas Alexandre le Grand et mon désir de conquête se limite à des conquêtes intellectuelles ; je n'aurai donc ni difficulté ni mérite à rester digne de l'amour et de la fidélité de mon Héphaistion.

Mes amis sont ceux qui se réjouissent avec moi de ce qui me rend heureux et s'attristent avec moi du contraire. Ils sont ceux qui veulent avec moi que je sois heureux et que je m'épanouisse dans la relation amoureuse que j'ai choisi de vivre pleinement, avec l'être que j'ai élu et avec qui je me suis engagé dans cette merveilleuse aventure de l'amour et de la vie. Quiconque essaierait de me détourner, de quelque façon que ce soit, de mon engagement, de ma fidélité envers celui que j'aime, ne serait déjà plus mon ami. Je n'ai pas eu à faire de choix déchirants mais je n'hésiterais pas une seconde à le faire s'il le fallait. Qu'il en soit ainsi !

dimanche 10 août 2008

Hadrien et Antinoüs

J'ai reçu il y a quelque temps déjà une très aimable « invitation » à voir au British Museum de Londres l'exposition consacrée à Hadrien. Intitulée « Hadrien : empire et conflit », cette exposition veut nous présenter l'empereur romain que nous avons appris à connaître, moi du moins, à travers la vision idéale que nous en a proposée Marguerite Yourcenar dans sa superbe autobiographie romancée Mémoires d'Hadrien. L'exposition veut aussi présenter le pacifiste, le poète avide de culture et de civilisation grecque, mais elle veut aussi faire voir l'autre visage de l'empereur, celui d'un homme de pouvoir, d'un commandant militaire impitoyable, capable de grandes violences.

« Pour Marguerite Yourcenar, Hadrien est le leader politique dont l'Europe a besoin au lendemain de la seconde guerre mondiale : un homme cultivé, un faiseur de paix exerçant le pouvoir de manière éclairée mais ferme, qui ne cache pas ses sentiments amoureux », résume Neil MacGregor, le directeur du British Museum, cité par Grégoire Alix dans un excellent article du journal Le Monde du 28 juillet dernier, intitulé « Hadrien : gay, humaniste... et sanguinaire », que je vous invite à lire afin de mieux comprendre la portée de cette exposition.

« Étudier l'époque d'Hadrien, c'est aussi se poser la question des frontières de l'Europe, montrer que leur définition est politique et non géographique, analyse Neil MacGregor. L'Europe d'Hadrien englobe la Turquie et le Maghreb. Quelle Europe voulons-nous aujourd'hui : celle d'Hadrien ou celle de Charlemagne, cantonnée au nord-ouest ? », poursuit l'article du Monde.

Je ne connais pratiquement la vie et le rôle de l'empereur Hadrien que par la magnifique histoire que nous a donnée Marguerite Yourcenar, superbement écrite et basée sur des documents historiques. En ayant choisi la forme de l'autobiographie, l'auteur n'a peut-être pas voulu mettre l'accent sur les aspects trop sombres du rôle d'Hadrien. L'empereur qui écrit ses mémoires a beau vouloir tout dire de sa vie, les bons et les mauvais côtés, il y a tout de même des limites à s'accuser soi-même de férocité dans la répression. Peut-être aussi que les lecteurs de Marguerite Yourcenar, charmés par sa prose et par le style qu'elle prête à son empereur, n'ont-ils pas voulu voir ou retenir ces aspects trop sombres.

J'aimerais beaucoup pouvoir me rendre à Londres pour voir, entre autres, cette importante exposition qui présente plus de 170 pièces consacrées à Hadrien (marbres, bronzes, trésors archéologiques, pièces de monnaie, tablettes manuscrites), provenant de 31 musées du monde entier. Une fois sur place, j'en profiterais bien sûr pour aller voir le célèbre mur de 177 kilomètres (120 km, dit-on aujourd'hui) qu'a fait construire Hadrien dans le nord de l'Angleterre. Et pourquoi ne pas en profiter pour voir également Stonehenge et Avebury, deux autres sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, au même titre que le mur d'Adrien ?

L'exposition commencée le 24 juillet dernier se poursuivra jusqu'au 26 octobre prochain. J'aurais voulu en parler plus tôt, mais ce sujet soulevait en moi trop d'émotion, curieux mélange de souvenirs de lecture et de réactions actuelles. Ça m'étonnerait beaucoup que je puisse me rendre à Londres d'ici le 26 octobre, mais je peux compter sur Alexander, un fidèle habitué du British Museum, tout particulièrement de la salle 22 consacrée à l'univers d'Alexandre le Grand, pour m'en faire un compte rendu personnel.

J'adore regarder les courtes vidéos qu'a préparées le British Museum, non seulement pour leur contenu très intéressant, mais aussi pour le plaisir d'entendre la langue et l'accent. Pour l'instant, il y a cinq vidéos, mais d'autres sont annoncées pour bientôt, notamment l'une sur Antinoüs.

En attendant de pouvoir faire ma visite par ami interposé, je vais me faire plaisir en citant quelques extraits des Mémoires d'Hadrien.

« Et j'avoue que la raison reste confondue en présence du prodige même de l'amour, de l'étrange obsession qui fait que cette même chair dont nous nous soucions si peu quand elle compose notre propre corps, nous inquiétant seulement de la laver, de la nourrir, et, s'il se peut, de l'empêcher de souffrir, puisse nous inspirer une telle passion de caresses simplement parce qu'elle est animée par une individualité différente de la nôtre, et parce qu'elle représente certains linéaments de beauté, sur lesquels, d'ailleurs, les meilleurs juges ne s'accordent pas… »

« J'ai rêvé parfois d'élaborer un système de connaissance humaine basée sur l'érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d'autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d'appui d'un monde. La volupté serait dans cette philosophie une forme plus complète, mais aussi plus spécialisée, de cette approche de l'Autre, une technique de plus mise au service de la connaissance de ce qui n'est pas nous… »


« ... Je ne jetais qu'un coup d'œil à ma propre image, cette figure basanée, dénaturée par la blancheur du marbre, ces yeux grands ouverts, cette bouche mince et pourtant charnue, contrôlée jusqu'à trembler. Mais le visage d'un autre m'a préoccupé davantage. Sitôt qu'il compta dans ma vie, l'art cessa d'être un luxe, devint une ressource, une forme de secours. J'ai imposé au monde cette image : il existe aujourd'hui plus de portraits de cet enfant que de n'importe quel homme illustre, de n'importe quelle reine... »

Antinoüs Farnèse
Musée archéologique national, Naples

« ... À chacun sa pente : à chacun aussi son but, son ambition si l'on veut, son goût le plus secret et son plus clair idéal. Le mien était enfermé dans ce mot de beauté, si difficile à définir en dépit de toutes les évidences des sens et des yeux, je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d'eaux claires, peuplées d'êtres humains dont le corps ne fût détérioré ni par les marques de la misère ou de la servitude, ni par l'enflure d'une richesse grossière ; que les écoliers récitassent d'une voix juste des leçons points ineptes ; que les femmes au foyer eussent dans leurs mouvements une espèce de dignité maternelle, de repos puissant ; que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux ni des arts ; que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons... »

Antinoüs Farnèse
Musée archéologique national, Naples

«Un corps plus que nu, désarmé, d'une fraîcheur fragile de narcisse» (Marguerite Yourcenar, 1951).



Message personnel : Je veux saluer quelqu'un pour qui le dix du mois constitue, à plus d'un titre, une date à célébrer, en lui souhaitant qu'il y en ait de très nombreuses autres durant les années à venir.

lundi 21 juillet 2008

21 juillet - 356

Il y a 2364 ans, à Pella, en Macédoine, naissait Alexandre, fils d'Olympias et de Philippe II, ce même Alexandre que nous connaissons maintenant sous le nom d'Alexandre le Grand.

Ces photos de famille semblent montrer, comme bien d'autres, une famille heureuse.


Selon certains auteurs, et peut-être au fond s'entendent-ils très bien sur ce point, cette famille n'était pas si unie que peuvent ne le laisser croire ces images. Philippe II avait de jeunes maîtresses et de jeunes épouses, sans compter les jeunes mignons. Olympias aimait les serpents et ceux-ci peuplaient ses appartements et son lit.

Quant à Alexandre, s'il était bien le fils d'Olympias, peut-être n'était-il pas vraiment le fils de Philippe II. Une légende entretenue par Alexandre lui-même veut qu'il ait été conçu par Zeus.


Par sa mère, il descendrait aussi de Néoptolème, fils d'Achille.


Avec un tel arbre généalogique, a-t-on besoin d'une forêt ?


Comment parler d'Alexandre sans nommer son fidèle Héphaistion, ami d'enfance et, jusqu'à la fin, compagnon de ses jours et de ses nuits. Selon certains auteurs, Héphaistion serait né le même jour et la même année qu'Alexandre ; selon d'autres, il y aurait quelques mois — voire une année —, de différence entre les deux jeunes natifs de Pella.


Depuis la lecture de La jeunesse d'Alexandre, de Roger Peyrefitte, j'ai appris à mieux connaître Héphaistion et, ces dernières semaines, Le feu du ciel, de Mary Renault, me l'a fait découvrir et aimer davantage, d'autant plus que j'ai pu bénéficier des lumières de quelqu'un qui a beaucoup étudié cette période et qui s'est intéressé, plus particulièrement, à la relation entre Alexandre et Héphaistion.

Toutes ces images ne proviennent pas, vous l'aurez deviné, de l'album de famille. Elles sont tirées du film ou de la publicité de celui-ci qu'a réalisé Oliver Stone sur Alexandre le Grand.


Quant à cette dernière, elle illustre le stylo que Montblanc a consacré au plus grand conquérant de tous les temps.

Je compte bien accompagner un jour quelqu'un qui m'est très cher et qui entend faire le pèlerinage à Pella, lieu de naissance d'Alexandre et d'Héphaistion.

Ajout du 22 juillet 2008 : À cause de son habileté à protéger les troupeaux, on a donné au personnage Pâris, de la mythologie grecque, le surnom d'Alexandre car, en grec Αλέξανδρος / Aléxandros, signifie « protecteur des hommes ».
On fête généralement la Saint-Alexandre le 22 avril. Originaire de Phrygie en Asie mineure, Saint-Alexandre de Lyon pratiquait la médecine lorsqu'il fut martyrisé en 177 en tant que chrétien.

jeudi 26 juin 2008

L'amour des bêtes

Vous vous souvenez de cette vache prise dans la glace en avril dernier encore ? Alexander avait été très ému de voir cette pauvre vache passer l'hiver dans le froid, la saleté et la glace. Il voulait prendre l'avion et venir la dégager, lui faire un baiser et déposer sa tête sur son front. Le baiser et le câlin seront sans doute bienvenus, mais la pelle ne sera plus nécessaire : la glace a fondu et si, ailleurs, les pâquerettes ont poussé depuis lors, la vache dont j'ignore le nom a au moins trouvé un peu d'herbe à se mettre sous la dent.

Puisqu'Alexander a demandé de ses nouvelles, je suis allé la voir devant le Musée des beaux-arts de Montréal, ce qui m'a permis d'apprendre que cette vache s'appelle Claudia. Et si jamais le musée voulait s'en défaire, Alexander aimerait bien faire un peu de place dans son salon pour cette pauvre bête afin qu'elle ne passe plus l'hiver dehors.


Claudia, scuplture de Jos Fafard

Finalement je me demande qui, d'Alexander et de la vache, a le plus souffert depuis que j'ai affiché cette image, le 2 avril dernier. Alexander est un tendre, un humaniste et un grand ami des animaux. Il voudrait pouvoir alléger autant les peines ou les souffrances des enfants malades, des blessés, des personnes âgées laissées à elles-mêmes que celles des bêtes. Il a plutôt grandi avec des chevaux qu'avec des vaches, jouant aux cowboys avec son frère sur de vrais chevaux, mais quand on aime le noble cheval, que l'on développe avec lui une relation de respect et de complicité, on ne peut faire autrement que d'aimer tous les animaux. Je ne connais pas bien les chevaux moi-même (j'ai grandi avec un cheval à la maison, à la campagne, mais sans développer avec lui de relation particulière) ; j'ai cependant entendu assez de commentaires élogieux et lu suffisamment de pages consacrées à des relations privilégiées entre un cheval et son maître pour savoir que c'est loin d'être banal. Alexandre le Grand, par exemple, alors qu'il était adolescent, a réussi à approcher un cheval que personne d'autre ne pouvait approcher, à le monter et à s'en faire un complice ; Alexandre n'était pas un homme ordinaire, son cheval Bucéphale était un cheval d'une rare qualité et leur entente était remarquable. La complicité de Bucéphale, l'amour et la fidélité d'Héphaistion ont grandement contribué au succès et à la gloire d'Alexandre Le Grand (Alexandre ne survécut que trois mois à Héphaistion). Il y a sans doute une part de légende dans cette belle histoire, entre un homme et son cheval comme celle entre deux hommes, mais s'il n'y avait pas aussi une très grande part de vérité, les historiens n'auraient pas hésité à dénoncer une trop belle histoire.


Claudia, scuplture de Jos Fafard

J'ai souvent rencontré des gens qui aimaient les animaux, mais je n'ai encore jamais connu quelqu'un qui voue à tous les animaux un respect et un amour aussi sincère et profond que celui que leur porte Alexander. Enfant et adolescent, lorsqu'il voyait les adultes se préparer pour la chasse, il allait parler aux chiens, leur demandant de ne pas attraper le renard... S'il n'en tenait qu'à lui, il achèterait des croquettes pour tous les chats du pays afin que les chats n'aient plus besoin de manger les souris et les oiseaux. Les animaux blessés, à poil ou à plumes, feraient bien de se trouver sur son chemin car il les conduirait chez sa grand-mère, à la campagne, qui sait rapidement transformer en hôpital et en maison de convalescence une partie de sa propre maison ; même les oiseaux de proie sont heureux d'y séjourner, le temps de retrouver leurs moyens avant de recouvrer leur liberté.

Faut-il s'étonner qu'il soit végétarien ? Il aime tellement les animaux qu'il fait parfois des détours pour aller en saluer des représentations en pierre ou en bronze dans les jardins de sa ville. Il n'oserait pas sortir en plein hiver le chien de pierre qu'il a acheté pour son balcon. Et je n'ai encore connu personne qui, comme Alexander, prenne la peine de faire graver sur la plaque à côté de la porte de son appartement, à la suite du sien, le nom de son chien et celui de son chat.

vendredi 13 juin 2008

Pour saluer Alexandre

Depuis ma première lecture, quand j'avais dix-sept ans, du roman de Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, le personnage d'Alexandre le Grand est pour moi le plus fascinant des personnages historiques. Et le prénom Alexandre est resté l'un des prénoms les plus beaux ; j'ai toujours dit que si j'avais un fils, il s'appellerait Alexandre. Je n'aurai sans doute jamais de fils, mais, qui sait...

Alexandre et Héphaistion

C'est, aujourd'hui 13 juin, l'anniversaire de la mort d'Alexandre le Grand et je tenais à le souligner.

J'ai entrepris récemment la lecture de la biographie que Mary Renault a consacré à Alexandre. J'avais lu, il y a plusieurs années, le deuxième volume de cette trilogie, L'enfant perse. Alexander, l'ami anglais qui commente souvent des articles de ce blogue depuis qu'il l'a découvert en avril dernier, me faisait remarquer que le premier tome de la trilogie de Mary Renault est le plus intéressant si l'on veut connaître l'enfance et l'adolescence d'Alexandre, sa conquête du cheval Bucéphale, le début de son amitié avec Héphaistion, de l'arrivée d'Aristote comme maître de philosophie, etc. J'ai donc acheté le premier et le troisième tomes et j'ai immédiatement entrepris la lecture du premier, Le feu du ciel. Je lis lentement, je prends des notes, mais c'est un livre qui se lit facilement comme un roman. Je ne suis pas pressé d'arriver au bout de ce premier tome mais, connaissant un peu les grandes lignes de la vie d'Alexandre le Grand, je me suis toujours demandé pourquoi un grand conquérant comme lui était mort sans héritier et sans avoir laissé de dispositions pour la suite. L'une des explications possibles, c'est que la mort d'Héphaistion l'ait laissé désemparé.

Espérant trouver une réponse à cette question dans le troisième volume de la trilogie de Mary Renault, j'ai feuilleté les dernières pages des Jeux funéraires, et je suis tombé, à la toute fin, sur une note de l'auteur. J'en citerai ici les trois premiers paragraphes.

Alexandre le Grand par Arno Breker (1900-1991)
inspiré de la biographie d'Alexandre par Roger Peyrefitte


« Parmi les nombreux mystères de la vie d'Alexandre, l'un des plus étranges concerne son attitude face à sa propre mort. Sa bravoure était légendaire. Dans toutes les actions, il allait systématiquement s'exposer là où le danger était le plus grand. S'il croyait être le fils d'un dieu, cette ascendance n'assurait nullement, dans la tradition grecque, l'immortalité. Il avait été à plusieurs reprises grièvement blessé, et avait failli mourir de maladie. On aurait donc été en droit d'attendre qu'un homme si vigilant aux hasards de la guerre ait pris toutes ses dispositions pour celui-ci. Et pourtant, il l'a totalement ignoré. Il n'a même pas pris la peine d'engendrer un héritier avant la dernière année de sa vie, où il a dû sentir, après la très grave blessure reçue en Inde, que sa force vitale commençait à fléchir. Ce blocage psychologique, chez un homme dont les plans immenses étaient conçus pour dépasser de loin son temps de vie, restera toujours une énigme.
Si Héphaistion lui avait survécu, il est très probable que la régence lui serait tout naturellement revenue. Ce n'était pas seulement l'ami — et probablement l'amant — dévoué : il avait fait la preuve de son intelligence et de ses capacités, et sympathisait avec toutes les idées politiques d'Alexandre. Sa mort soudaine semble avoir ébranlé toutes les certitudes de celui-ci : il est clair qu'il ne s'était pas encore remis de ce choc lorsque ses jours ont pris fin, en partie d'ailleurs sous l'impact de cet événement. Même alors, pendant son ultime maladie, il continua à travailler aux plans de sa prochaine campagne jusqu'au moment où la parole lui fit défaut. Peut-être partageait-il cette idée que Shakespeare attribue à Jules César : « Les lâches meurent bien des fois avant leur dernier jour ; le brave ne goûte à la mort qu'une seule fois. »
S'il porte une responsabilité dans la sanglante lutte pour le pouvoir qui a suivi sa mort, il ne faut pas la chercher dans son comportement en tant que chef. Il obéissait au contraire à des critères moraux élevés pour l'époque, et l'on peut soutenir qu'il a bridé chez ses principaux officiers l'absence de scrupules et la déloyauté qui ont fait surface lorsque son influence a disparu. S'il est à blâmer, c'est de ne pas avoir fait un bon mariage dynastique et engendré un héritier avant de passer en Asie. S'il avait laissé, à sa mort, un fils de treize ou quatorze ans, jamais les Macédoniens n'auraient pris un instant en considération un autre prétendant. »
Mary Renault, Les jeux funéraires.

vendredi 30 mai 2008

Alexandre et Héphestion

Paul Véronnèse, La famille de Darius devant Alexandre (1565-1570)
Cliquez sur la photo pour l'agrandir

L'Histoire ancienne nous a laissé plusieurs beaux témoignages d'amitié entre deux hommes. Pour n'en mentionner que quelques-unes qui nous proviennent de la Grèce, rappelons celles d'Achille et Patrocle, de Castor et Pollux ainsi que celle d'Alexandre le Grand et Héphestion (on voit souvent l'orthographe Héphaestion ou Héphaistion).

Les historiens ne s'entendent pas tous sur l'ampleur et la nature de l'amitié qui liait Alexandre et Héphestion. Le plus beau témoignage sur cette amitié est sans doute celui de Roger Peyrefitte dans sa trilogie sur Alexandre (La jeunesse d'Alexandre, Les conquêtes d'Alexandre et Alexandre le Grand), biographie très fouillée et cependant boudée par les historiens puritains parce que l'auteur ne laisse pas sous le voile et les sous-entendus ce qui se passe dans la chambre à coucher des héros. Je peux comprendre qu'il s'agit là d'une biographie à ne pas mettre entre les mains de tout enfant ; mais quel enfant serait intéressé à une histoire si détaillée et précise courant sur près de deux milles pages ?

J'ai pu voir récemment le film Alexandre d'Oliver Stone, film de 2004 que je n'avais pas voulu voir, persuadé d'avance que je serais déçu. Il y a quelques semaines, un ami m'a prêté le dvd du film en question et je me suis empressé de le regarder, ne serait-ce que pour confirmer ou infirmer mes préjugés. Je dois dire que j'ai été à la fois séduit et déçu. Heureux de voir racontée en images, au prix de nombreux raccourcis, une histoire qui me fait rêver depuis quelques décennies et, en même temps, déçu de voir escamotés certains épisodes de la vie d'Alexandre, son enfance et sa première jeunesse entre autres. J'ai cependant écouté avec grand intérêt les commentaires en supplément sur le dvd au sujet de la réalisation du film ; on y dit notamment que la question de l'homosexualité (ou de la bisexualité) d'Alexandre le Grand reste taboue à notre époque alors qu'elle l'était beaucoup moins à celle d'Alexandre, il y a plus de 2300 ans.

C'est au cours de leur enfance que s'est nouée l'amitié entre Alexandre et Héphestion. Nés la même année et élevés ensemble, à Pella en Macédoine, les deux amis, fils d'aristocrates, ont reçu l'enseignement d'Aristote. Sur cette enfance et le début de cette amitié, La jeunesse d'Alexandre de Roger Peyrefitte n'est pas avare de détails, alors que le film d'Oliver Stone nous laisse sur notre faim.

Tous les historiens ne s'entendent pas sur la nature exacte des relations entre Alexandre et Héphestion, amoureuses ou pas, mais tous s'entendent cependant sur la solidité de leur amitié, digne de celle des héros d'Homère, Achille et Patrocle.

Ce tableau de Véronèse illustre un moment où l'armée d'Alexandre le Grand vient de remporter une victoire sur l'armée du roi des Perses, Darius III. Celui-ci aurait été assassiné et sa famille vient présenter ses respects à Alexandre. Or, Sysygambis, la mère de Darius III, trompée par la taille et la beauté d'Héphestion confond celui-ci avec Alexandre. Ce dernier, loin de s'en offusquer, dit en désignant Héphestion : « Lui aussi est Alexandre ». Peut-on trouver au monde plus beau témoignage d'amitié ?

J'espère qu'un jour quelqu'un consacrera un livre à Héphestion, livre qui pourrait bien s'appeler Héphestion ou l'amitié, Héphestion et la fidélité ou encore, pourquoi pas, Héphestion et l'amour indéfectible.

Ne peut-on pas dire avec Victor Hugo, aussi bien pour l'amitié que pour l'amour : « Deux êtres se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est comme cela qu'on s'aime, et uniquement pour cela. »